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Dans l’interview ci-après, Yousouf Cissé, magistrat et candidat indépendant à la présidentielle de 2013 juge la gestion de l’Etat depuis l’avènement du président IBK. Selon lui, la société civile doit accompagner les autorités dans la résolution des différents défis de l’heure dont celui de la reconquête de Kidal et ceux relatifs à l’éducation, au développement et à l’emploi des jeunes. Entretien.

Les Échos : Quel bilan des sept mois de gestion d’Ibrahim Boubacar Kéita au pouvoir faites-vous ?

Youssouf Cissé : Il a fait ce qu’il peut. Je ne suis pas apte à le juger pour le moment, car je ne sais pas quelles sont les opportunités qu’il a eues et les paramètres qui l’empêchent de progresser. Je laisse l’interprétation du bilan aux politiciens purs et durs. En tant que membre de la société civile, je parlerai de ce que je vis tous les jours. Une seule personne ne peut pas faire une nation.

Il y a certes le président, mais il y a les membres du gouvernement, les directeurs généraux, l’Assemblée nationale, les fonctionnaires et les autres Maliens qui sont plus de 15 millions d’âmes. En termes de bilan, il appartient à nous tous de faire en sorte qu’il soit positif, qu’il soit à hauteur de nos souhaits.

Il nous appartient à nous populations de nous mobiliser, à la société civile de prendre son destin en main. Aucun chef d’Etat fut-il bon ou mauvais ne peut réussir seul le pari du développement. Les Maliens doivent savoir que venant d’une crise, notre relative paix et démocratie étaient jalousées par tout le monde. Nous devons nous donner la main pour relever ce challenge.

Nous devons aussi donner du travail aux jeunes et faire en sorte que la paix au nord puisse prospérer et ça n’est pas l’affaire du président seul. Quel que soit le président, il ne peut y arriver seul surtout que lui, il a été pris par 77 % de la population. Il appartient à la population de tout faire pour qu’il ne puisse pas échouer. Voilà pourquoi j’estime que si le président échouait, moi aussi j’ai échoué, car j’ai ma partition à jouer dans le développement de mon pays.

Les Echos : Que pensez-vous de la gestion du Nord par le président IBK ?

Y. C. : Il faut prospecter toutes les solutions pour la résolution de la crise liée au nord de notre pays. C’est un grand problème qui demande l’intervention de plusieurs pays dont le Niger, la Mauritanie, l’Algérie, etc. Il faut aussi la cohésion sociale. Il ne faut pas penser que les rebelles aient pris les armes et qu’on va les déguerpir du jour au lendemain. Il faut les écouter et voir comment ils se sont préparés. Parce que depuis 1960, ces gens-là sont en train de se préparer psychologiquement et même sur le plan logistique.

Ils ont toujours transmis de génération à génération cet esprit séparatiste et indépendantiste. Par contre nous les Sudistes, nous n’avons jamais eu une réponse groupée contre ces rebelles. Nous ne savons pas ce que nous voulons, ce qui nous a le plus souvent induit en erreur. Toujours c’est les mêmes personnes qui sont en négociation avec ces gens. Il y a des gens au sud comme au nord qui peuvent résoudre cette crise. Peut-être qu’ils n’ont encore pas été consultés.

On a aussi besoin d’une armée solide et disciplinée qui sait désormais faire la différence. Plus de question de bérets verts ou de bérets rouges qui ne fait que nous distraire et nous détourner de notre objectif. On a besoin d’une armée forte, unie et que l’armée sache ce que c’est que le Mali pour bien le défendre. Le problème c’est un tout petit peu au sud. Si l’ensemble de la population sait ce qu’il veut, tout ira bien. Il faut aussi vulgariser les textes pour pouvoir donner les impressions aux solutions.

Les Echos : Concrètement, quel doit être le rôle de la société civile dans la résolution des problèmes que le pays connaît ?

Y.C : Les événements du coup d’Etat ont démontré à la fois la faiblesse de notre Etat et de la société civile malienne. Ce qui m’a étonné, c’est que je n’ai pas vu les gens se mobiliser pour prendre leur destin en main. Je n’ai pas vu la société civile s’organiser pour aider la population. Je n’ai pas vu les commerçants s’organiser pour qu’on puisse être ravitaillé comme il faut. Je n’ai seulement vu que des revendications et de la surenchère.

On est en train de faire en sorte que rien ne marche au Mali et la plupart des Maliens sont en train soit de s’expatrier soit de mettre leurs fortunes à l’abri. Des compatriotes fuient le Mali au profit d’autres pays tandis que les autres sont en train de s’organiser. Considérons qu’IBK soit là tout au plus pour dix ans, nous devons nous organiser au lieu de critiquer et de fuir nos responsabilités. Il y a des solutions qui existent, la société civile doit jouer sa partition et l’Etat doit offrir de l’emploi aux jeunes et pousser les commerçants à bien ravitailler la population.

Les Echos : Que pensez-vous de la gestion de l’éducation et de l’emploi des jeunes ?

Y. C. : Il y a de très bons enseignants dans nos universités, de bons cadres aux ministères en charge de l’Education et qui ont certainement réfléchi sur les voies et moyens pour anéantir la crise qui sévit dans le secteur de l’éducation. Je crois que les problèmes du Mali sont connus et les solutions sont connues. Donc, il faut chercher à savoir pourquoi ça ne marche pas. Beaucoup ont divagué là-dessus. Notre grand défi, c’est le problème d’encadrement et d’environnement. On reproche à la jeunesse de ne pas avoir de niveau, mais avec ce bas niveau, nos étudiants sont en train de réussir dans les grandes universités à l’étranger. Donc c’est l’environnement qui est en faute et le gouvernement est payé pour trouver la solution à cela.

Les Echos : Quel message lancez-vous à la jeunesse qui perd l’espoir de réussite ?

Y. C. : La jeunesse doit être convaincue que c’est elle seule qui doit régler ses problèmes et non les politiques ou le gouvernement.

On a les mêmes problèmes que tous les autres pays, mais je crois qu’il appartient aussi à l’Etat de baliser le chemin et faire en sorte que la compétition puisse être équitable pour tout le monde. Je pense que la jeunesse doit se sentir forte et ne pas suivre les gens comme ça. Malgré la meilleure organisation de notre jeunesse, avec des associations partout, cela m’étonne que ça ne marche pas.

Tous les problèmes qui empêchent son émancipation doivent être résolus. Il s’agit du problème de corruption dans l’enseignement, dans la recherche de l’emploi et tous les autres. Quant aux politiciens, ils n’ont de solutions que pour se faire élire ou pour des fins purement personnelles.

Malheureusement, la plupart de ces gens n’ont pas leurs enfants dans les écoles publiques, ils sont à l’extérieur. Ce qui fait que l’éducation est classée au second plan et c’est cela qui doit changer. Fondamentalement l’Etat doit réfléchir et trouver des solutions aux problèmes d’emploi des jeunes, car on est assis sur une marmite qui risque d’exploser. Quand les jeunes tamasheq ne travaillent pas, ils virent dans le terrorisme, dans la rébellion et le trafic de la drogue tandis qu’à Bamako les jeunes sont versés dans la délinquance et le banditisme. On peut offrir de l’emploi aux jeunes et il y a beaucoup de perspectives pour eux au Mali si on les considère bien.

Les Échos : Après la présidentielle, vous avez disparu de la scène politique. Pourquoi ?

Y. C. : Je ne suis pas un politicien pur, je suis un magistrat, un fonctionnaire de l’Etat et un citoyen simple. C’est pour cela que je me dis quelque part que cela ne sert à rien de babiller partout pour dire que le président a fait ce-ci ou un tel a fait ça. J’avais pour objet de véhiculer un message et je l’ai fait. Je pense que tout le monde ne peut pas être ministre ou député.

Je me contente de faire ce que je sais faire le mieux et de contribuer au développement de mon pays. J’essaye de bien travailler et d’aider les gens que je peux aider. Je suis très content de faire cela et je me réjouis de ça. Cela suffit à mon bonheur. Tout le monde doit faire son mieux et faire ce qu’il peut pour que le pays avance. Ma disparition de la scène politique est aussi due à mon activité, car je ne suis pas trop un homme public. Je m’organise et je fais avancer ce que je pense être bien pour le pays.

Les Échos : Peut-on s’attendre à votre candidature à un autre poste électif ?

Y. C. : Personne ne sait ce que l’avenir nous réserve. S’il y a des meilleures perspectives pourquoi pas ? Mais à ce moment-là, je tiendrai compte de ce qui n’a pas marché cette fois. Je pense quand même à l’avenir du pays et je dirais tout simplement que je ne suis pas de ceux-là qui ont un double visa. Je suis né ici et je vais mourir ici ce qui fait que je serais toujours prêt à mobiliser pour la cause de ce pays.

Propos recueillis par

Sory I. Konaté (stagiaire)

Les Échos du 23 Avril 2014