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Face aux parlementaires sénégalais à Dakar où il était en visite d’Etat de deux jours, soit du dimanche 13 au mardi 15 avril 2014, le président malien Ibrahim Boubacar Kéita était, visiblement, agacé par le comportement et les agissements des groupes armés du Nord Mali, notamment le MNLA. Ce mouvement, on se rappelle, était allé hors des frontières du Mali, plus précisément à Moscou, pour demander un soutien politique mais aussi militaire. Ce qu’IBK voit d’un mauvais œil car cet acte est contraire à l’esprit du dialogue, de la recherche de la paix. Fidèle à ses principes, Kankélétigui n’est pas passé par quatre chemins pour mettre en garde la communauté internationale contre la « duplicité » de certains mouvements touaregs. Mais en dépit de ce constat amer, IBK n’a pas fermé la porte au dialogue. Loin s’en faut. Il a appelé les groupes rebelles et les communautés du septentrion malien à venir à la table de négociation non sans préciser que les pourparlers se feront dans la préservation totale et sans équivoque de l’intégrité territoriale du Mali. Cet appel d’IKB sera-t-il entendu ? Rien n’est moins sûr dans la mesure où les groupes armés du Nord n’ont pas véritablement renoncé à l’indépendance de l’AZAWAD. Tout compte fait, il aura mis à profit son séjour d’Etat au Sénégal pour renouveler l’attachement de son pays au dialogue et attirer l’attention de plus d’un sur les dangers que font planer les groupes armés du Nord sur le Mali.

Cette visite du président malien au pays de la Téranga après la Guinée, le mois dernier, pourrait être décryptée de la façon suivante. Primo, vu les liens historiques et géographiques qui lient les deux pays, l’on pourrait être étonné qu’IBK n’ait pas commencé par le Sénégal avec qui son pays a été, à un moment donné de son histoire, disloqué, puis réuni dans la Fédération du Mali.

Les questions économiques tiendront une place de choix dans cette visite du président malien au Sénégal

Cette proximité historique et géographique fait de Dakar une destination logique pour le président IBK, dont le pays a d’ailleurs la même devise que celui de son hôte : « Un peuple, un but, une foi ».

Secundo, sur le plan économique, nul n’ignore l’importance du port de Dakar par où transitent beaucoup de marchandises pour Bamako. Aussi, il est clair que les questions économiques tiendront une place de choix dans cette visite du président malien au Sénégal, en l’occurrence la question de la relance du corridor Dakar-Bamako à travers la route sur laquelle les transporteurs maliens subiraient beaucoup de tracasseries, et le chemin de fer qui a besoin d’une cure de jouvence. Cela justifierait, du reste, la présence du ministre des Transports et du désenclavement, dans la forte délégation qui accompagne le président malien.

Tertio, dans un registre beaucoup plus confidentiel, il pourrait être question, lors de cette visite, du traitement du dossier de l’ex-président malien Amadou Toumani Touré (ATT), réfugié au Sénégal depuis son renversement en mars 2012, par les militaires de Kati conduits par un certain Amadou Haya Sanogo.

Car, de plus en plus, il se susurre que Bamako voudrait entendre l’ex-président ATT sur certaines questions cruciales, notamment celle de l’invasion du pays par les djihadistes, entre autres, alors qu’il était encore au pouvoir. Et cette visite a du être l’occasion pour le président IBK et son hôte d’aborder, en sourdine, loin des oreilles indiscrètes, cette question afin d’accorder leurs violons, d’autant plus qu’une telle éventualité nécessiterait une probable extradition du président déchu.

Comme on le voit, ce choix de Dakar est lourd de significations.
Mais comme on le voit aussi, Ouagadougou ne semble pas être dans l’agenda immédiat du locataire du palais de Koulouba, pour une visite d’Etat, qui n’a rien à voir avec la tournée de remerciements qui avait emmené le président IBK dans bien des capitales africaines dont celle du Burkina Faso. L’on pourrait bien s’en étonner, au regard de la médiation du président Compaoré dans le conflit malien, malgré la brouille supposée ou réelle entre les deux capitales. L’on pourrait alors se demander pourquoi donc pas Ouagadougou d’abord ?

La primeur d’une visite d’État du président IBK à son homologue burkinabè aurait pu avoir l’avantage de crever l’abcès de la question du MNLA

En effet, malgré ses insuffisances, la médiation du président Compaoré a lourdement pesé dans la résolution du problème malien, et ce dans un contexte particulièrement difficile, qui laissait peu de place à l’optimisme, et que beaucoup ont tendance à oublier. Même si on ne peut pas dire que tout est désormais rose sur les rives du fleuve Djoliba, il est indéniable que la médiation du président burkinabè a permis des avancées notables et donné des résultats probants, notamment la tenue de l’élection présidentielle.

Et cela, ses pairs de la sous-région sont unanimes à le lui reconnaître, en témoigne cette sortie du successeur du président ivoirien Alassane Ouattara à la tête de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), John Mahama Dramani du Ghana, pour qui le médiateur de la CEDEAO, dans la crise malienne, reste le président Compaoré. Aussi, eu égard à sa forte implication dans le dossier malien, la primeur d’une visite d’Etat du président IBK à son homologue burkinabè, malgré les questions qui fâchent, aurait non seulement honoré ce dernier dans le cadre du respect des valeurs africaines, mais aussi mis devant ses responsabilités.

Une telle visite aurait pu avoir l’avantage de crever l’abcès de cette question du MNLA, et de consolider l’axe Ouagadougou-Bamako. Car, au-delà des liens historiques et géographiques, les deux pays ont des peuples très proches les uns des autres, surtout les peuples de l’Ouest du Burkina et du Sud du Mali. En outre, Ouagadougou et Bobo-Dioulasso sont des carrefours qui sont autant d’ouvertures sur les corridors Lomé-Bamako, Cotonou-Bamako, Niamey-Bamako et Accra-Bamako.

Aussi, en raison justement de ces bisbilles supposées ou réelles, une telle visite était nécessaire pour aplanir les difficultés. En cela, il faut espérer que les chefs d’Etat, qui n’ont pas la même perception que les citoyens lambda, sauront trouver les voies et moyens pour un rapprochement, voire un réchauffement des relations entre ces deux pays fortement intégrés.

Outélé KEITA

Publié le mardi 15 avril 2014

Source lepays.bf