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Depuis l’annonce du Président par intérim de créer le Haut Conseil de Transition (HCT), la nomination du Capitaine Amadou Haya Sanogo comme l’un des vice-présidents est devenue sujette à discussion au niveau de la CEDEAO. D’où le blocage dans la nomination des membres des organes de la transition.

Décidément, on ne sait plus ce qu’il faut faire des militaires de Kati, ou plutôt du Capitaine Sanogo et de ses hommes. En entrant bruyamment et à coups de fusils dans l’histoire sociopolitique malienne ce 22 mars 2012, le Capitaine Sanogo avait malgré tout suscité bien des espoirs, comme au début de tout changement. Mais très vite survint la désillusion car le chef de l’ex-CNRDRE n’a rien résolu : au contraire, c’est comme s’il avait tiré le pays vingt ans en arrière.

Aujourd’hui, le Capitaine Sanogo est devenu un « nœud gordien » de la transition malienne. Et l’on se demande qui tranchera ce nœud, quand et comment. Officiellement, le Président intérimaire tient le gouvernail d’un navire avec des « cargaisons de problèmes dans ses cales ». En attendant la mise en place des nouvelles instances de transition par Dioncounda Traoré, tout reste volatile.

Dans les faits, c’est comme si c’est le maître du camp de Kati qui régente le pays. Aujourd’hui, on recense deux gros problèmes au Mali : le drame du Nord et les ambiguïtés sociopolitiques du Sud. Or certaines actions de l’ex-junte viennent en rajouter à ces problèmes dont la dernière en date est cette nouvelle chasse aux Bérets rouges. Depuis la tentative du coup d’Etat raté du 30 avril dernier , les Bérets rouges du camp parachutiste de Djicoroni sont devenus des «hors-la-loi» aux yeux de leurs frères d’armes, les Bérets verts fidèles au Capitaine Sanogo.

Le 1er août 2012, ces Bérets verts sont encore partis à la « cueillette » de ceux qui sont jugés proches de l’ex-Président ATT. Dans cette insoluble équation malienne à multiples inconnues, avec un Nord contrôlé par les islamistes et un Sud où les politiciens ont perdu le sens des urgences, l’un des problèmes majeurs demeure le cas du Capitaine Sanogo qui ne sera pas résolu pour autant car si, après avoir été officiellement reconnu ancien Chef d’Etat avant d’être déchu de ce statut, il n’exerce pas de fonction particulière, il demeure un « nœud gordien » qu’il faudra se résoudre à dénouer.

Clarifier le cas Sanogo

Voilà que l’on parle maintenant de faire du Capitaine Sanogo un vice-président. Si cette information venait à se confirmer, ce sera la preuve que le Capitaine reste désormais incontournable dans la résolution de la crise institutionnelle et que, faute de le mettre définitivement hors circuit, on se résout à le remettre en jeu en espérant que ce sera un moindre mal. C’est un peu l’histoire du voleur que vous aidez à transporter vos propres biens qu’il vous a volés quand vous ne pouvez pas vous opposer à lui.

Au-delà du Mali, le cas Sanogo divisait la CEDEAO depuis le début de la crise. On vient de nouveau d’en avoir la preuve à travers l’interview du Président ivoirien et président en exercice de la CEDEAO, Alassane Dramane Ouattara (ADO), dans l’émission «Face à nous» de la chaîne AFRICA 24 du 5 août 2012. «Jamais la CEDEAO n’a donné un statut d’ancien Chef d’Etat à Sanogo. Les négociateurs ont cru bien faire en s’associant à cette imposture. En tant que président en exercice de la CEDEAO, je condamne le fait que le Capitaine Sanogo ait le statut d’ancien Chef d’Etat. Le sommet dira cela de manière publique.

Nous ne reconnaissons pas le statut d’ancien Chef d’Etat au Capitaine Sanogo. C’est une blague ? Quelqu’un qui fait un coup d’Etat, qui dure une semaine et on va l’appeler ancien Chef d’Etat ? En ce moment, tout le monde fera un coup d’Etat», a-t-il soutenu.

ADO voulait-il dire que son homologue burkinabé s’est fourvoyé et que la CEDEAO réparera l’erreur qu’il ne s’y serait pas pris autrement ?

En fait, ADO n’est pas seul à penser que dans cette affaire, il y a eu comme une prime au coup d’Etat. En effet, avant lui, le Président guinéen, Alpha Condé, l’avait dit sans ambages dans une interview dans le journal « Jeune Afrique » N°2687 du 8 au 14 juillet 2012. Répondant à la question de savoir si la CEDEAO avait eu raison de retirer à Sanogo son statut d’ancien Chef d’Etat, il a affirmé sans détours : «Bien sûr ! C’était une prime au coup d’Etat, et c’était une erreur que de lui avoir octroyé ce statut».

Quoi qu’il en soit, on se demande de quoi ADO et ses pairs de la sous-région auront l’air si d’aventure, l’hypothèse de la confection d’un costume de vice-président à la mesure du Capitaine Sanogo se confirmait. Le pensionnaire de Kati est sérieusement suspecté d’être l’instigateur du passage à tabac de Dioncounda Traoré le 21 mai dernier et dont certains des présumés coupables étaient le mardi dernier devant le juge pour répondre des faits qui leur sont reprochés.

En tout cas, censé ne plus avoir de statut officiel, depuis que les Chefs d’Etat de la CEDEAO l’ont dépouillé de celui d’ancien Président, Sanogo n’en demeure pas moins le vrai patron de Bamako. En fait, le tout n’est pas de décréter qu’il a été dépouillé de ce privilège, mais il reste à éteindre véritablement toutes les actions du Capitaine qui continuent à « plomber » la marche de la transition. A cela, il doit s’y résoudre de bonne ou mauvaise grâce, et seule la CEDEAO a ce pouvoir.

Que se raréfient, par exemple, des scènes telles que sa présence incongrue à l’Aéroport lors du retour de Dioncounda Traoré, un Dioncounda tabassé par des inconnus dont on soupçonne peu ou prou la proximité avec le putschiste en chef. Amnesty international garde également le Capitaine Sanogo dans son viseur car on est sans trace d’une vingtaine de militaires qui étaient embastillés au niveau de la caserne de Kati. Un Etat est toujours adossé à une force légale, et il est temps que le pays soit gouverné, même si c’est par un intérimaire. Mais cela passe forcément par une clarification du cas Sanogo.

Le Capitaine n’est d’ailleurs pas sans rappeler Daddis Camara à ses débuts, retranché au camp Alpha Yaya, loquace, sincère, volontariste et naïf, mais qui, au fil des jours, avait commencé à déraper. Comparaison n’est pas raison, certes, et le Mali n’est pas la Guinée Conakry. Mais Sanogo a accepté en principe de partir. Qu’il parte donc pour de bon puisqu’il semble, hélas, constituer un « bouchon » pour le retour du Mali à la normalité.

Jean Pierre James

Le Combat du 10 Août 2012