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Rasmata est une jeune fille de 20 ans. Sa scolarité ne s’étant pas révélée fructueuse, en fille pas totalement idiote, elle réalise que son corps peut lui apporter ce que son cerveau n’a pu lui procurer. Très vite, elle devient un point d’attraction.

Les hommes qui lui tournent autour mettent fort bien en exergue sa beauté. L’oncle chez lequel elle habite ferme les yeux sur ses sorties sous le couvert de « cours du soir ». Surtout que la jeune fille lui donne de l’argent. Puis vint le jour où Rasmata se laisse draguer près d’un hôtel, par un homme séduisant qui se fait appeler Franki. Un jeune européen de 38 ans.

Visiblement fortuné puisque dépensant sans compter, il l’invite dans une boîte de nuit et lui offre plusieurs verres avant de la raccompagner chez elle au volant d’une somptueuse Mercedes. Quelques jours plus tard, le même homme l’invite à dîner dans le restaurant le plus chic de la ville. Gentil, prévenant, il s’inquiète de la situation de sa nouvelle amie. Surgit alors la proposition : mariage et départ en Europe.

Pour Rasmata, cette occasion est à saisir sans hésitation. Elle est éblouie. Elle ne retient que la promesse d’une vie facile, et peut-être d’un mariage qui la sortirait de la misère. Elle accepte avec enthousiasme.

Dans l’avion qui transporte le couple, les commentaires vont bon train. Rasmata est dans les nuages. Le long exposé de son « époux » est, pour elle, parole d’évangile. L’homme avait longuement parlé de leur nouvel appartement, leurs trois voitures, leurs amis, son poste de directeur général de la plus grosse entreprise de son père qui n’a mis au monde qu’un enfant : lui, Franki…

L’avion atterrit sur le sol français, « l’épouse » ne se fait plus de doute. Enfin l’Europe ! enfin le paradis! Mais l’heure de vérité n’allait pas tarder à sonner.

Rasmata logée, le nouveau « mari » disparut pour, dit-il, chercher des provisions nécessaires en attendant le retour du personnel de maison en congé pour un mois. Mais à midi, Franki ne donne pas signe de vie. Cinq heures après, toujours rien. A vingt heures enfin, il apparaît avec deux hommes aux mines patibulaires. Mais le « mari » auparavant sympathique et séduisant, s’est métamorphosé. Son vocabulaire s’est déplacé. L’homme est subitement devenu agressif.

La jeune femme ne reconnaît plus son « époux ». A ses amis, il lance, en désignant Rasmata ; voilà le bétail ! Le bétail. C’est ainsi que les proxénètes appellent entre eux les filles ! Rasmata comprend qu’elle est tombée dans un piège. Mais il est trop tard. Elle est jetée sans ménagement à l’arrière d’une Mercedes qui s’éloigne à vive allure.

Dressée comme un animal

Après vingt minutes de course, la voiture s’arrête. A peine descendue, la jeune Burkinabè se rebelle. Elle supplie son geôlier de la laisser partir. Elle pleure, hurle, se débat, peine perdue. On la traîne dans une sorte de baraque meublée. Enchaînée aux barreaux d’un lit, ballonnée, elle est d’abord fouettée, puis violée toute la nuit et de toutes les manières. Au petit matin, brisée, Rasmata est prête à accepter tout ce qu’on exige d’elle. Et elle ne proteste pas quand entre dans la baraque son premier client. Puis un autre… Il s’agit de manœuvres, en majorité des immigrés qui travaillent sur les chantiers voisins.

Combien sont-ils ce jour-là à se succéder sur son corps ? Elle ne le sait plus. Plusieurs dizaines, en tout cas. A la fin de cette journée d’abattage, Rasmata est conduite dans une cabane où elle retrouve d’autres filles. Toutes ont été recrutées de la même manière et sont à la merci de leurs tortionnaires.

Rasmata apprend la dure loi du camp. A la moindre rébellion, les coups pleuvent. Mais les punitions peuvent aller beaucoup plus loin. On lui raconte comment une jeune ukrainienne a été découpée vivante à la tronçonneuse, comment une autre, une Ivoirienne est morte dans d’affreuses souffrances…

En quelques semaines, Rasmata est dressée comme disent les proxénètes. C’est-à-dire qu’elle est prête à tout pour satisfaire le moindre caprice d’un client, sans jamais discuter. On a fait d’elle une esclave docile. On peut la mettre sur le trottoir.

Les proxénètes la revendent à un autre clan.

Elle est conduite d’une région à une autre, vendue et revendue jusqu’au jour où elle est achetée par deux frères. Ils l’installent dans un petit hôtel. Et le cauchemar continue. Mais un jour, les deux frères sont arrêtés par la police. Rasmata est alors découverte. Sa déposition suffit à la justice pour mettre ses tortionnaires en examen pour « proxénétisme aggravé » et les envoyer en prison. Lorsque l’affaire prend fin, la jeune fille est renvoyée dans son pays d’origine, le Burkina Faso.

Depuis, pour Rasmata le calvaire a pris fin. Mais dans quel état ? Psychologiquement, elle est traumatisée. Aussi dans de sinistres camps situés dans plusieurs régions du monde, d’autres filles sont certainement en train d’être dressées. Le hic, c’est que les filles qui intègrent ce milieu ont très difficilement la chance d’en resortir.

Rasmata et les autres n’ont pas compris à temps que le proxénétisme a plusieurs visages : visages d’amoureux, d’aventuriers, de responsables de grandes entreprises… Rasmata a été une victime, mais constitue en même temps une leçon pour toutes les filles crédules, surtout d’Afrique.

Au terme de ses confidences, Rasmata a fermement invité les jeunes filles à prendre garde. Car tout proxénète vit aux dépens de la femme qui l’écoute !

Kibsa KARIM | L’Hebdo

7 novembre 2007