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Construite entre 1950-1951 pour une capacité d’accueil de 400 places, la population carcérale de la Maison centrale d’arrêt de Bamako (MCA) compte aujourd’hui environ 2000 pensionnaires. Cette augmentation exponentielle de sa population a de graves conséquences sur la santé des personnes qui y sont incarcérées. En effet, les maladies comme la tuberculose pulmonaire (appelée BK dans le milieu carcéral), la gale, le béribéri, la mycose et la malnutrition font des ravages dans les cellules.

L’insalubrité quasi permanente des cellules et la promiscuité suffocante des détenus aggravent, jour après jour, les risques de maladie dans la Maison centrale d’arrêt, couramment appelée prison centrale de Bamako-coura. L’Aube a mené une enquête à l’intérieur de cette prison.

Véritable forteresse construite avec des briques en pierre taillée, la MCA se tient à cheval entre le quartier de Bamako coura et celui de Dravéla, au cœur de la capitale malienne. Elle a la forme carrée et occupe une vaste superficie d’environ 10 000 mètres carrés.

Engorgement à outrance

Son entrée principale se situe côté Est, à quelques encablures de la voirie municipale. A l’intérieur, on dénombre 15 cellules au total. Pour y accéder, le visiteur présente une pièce d’identité à l’agent en faction, puis il est conduit à la salle des visites. Là, il s’entretient en toute tranquillité avec le détenu.
Juste en face de la salle de visite, se dresse le service “fichiers“ de la prison où, les mandats de dépôt et autres documents afférents aux détenus, sont enregistrés et classés.

A partir de la salle des visites, l’on voit, sur la gauche au pied du grand mur de la façade Est de la prison, un couloir qui mène à l’infirmerie sur la droite et, à gauche, le bâtiment abritant la direction de l’Administration pénitentiaire.

Plus loin, au fond de la cour, une immense salle, où l’on aperçoit, à travers une grille faite de robustes barres de fer, des centaines de personnes en détention préventive autrement dit, en attente de jugement.

Plus l’on s’approche, plus l’on se rend compte que cette salle dite “Cellule des prévenus“, abrite, au bas mot, cinq fois plus que sa capacité normale. Toutes les autres cellules souffrent du même surpeuplement. Seul le « Hangar », fait exception à la règle. En effet, il semble que cet endroit soit exclusivement réservé aux vieux bagnards dont l’âge varie entre 70 et 85 ans. Nuit et jour, cette catégorie “privilégiée“ de condamnés peut se mouvoir librement dans un rayon de quelque 20 m2.

Quant aux cellules numéros 1, 2, 3 et 4 réservées normalement aux détenus malades, elles sont occupées par d’autres condamnés ayant un certain niveau de conditions sociales : les hauts cadres de l’administration, les riches commerçants et cadres moyens.
Les malfrats condamnés et jugés notoirement dangereux et autres criminels, se partagent les cellules numéros 5, 6, 7, 8, 9 et 10.

Il y a aussi ces cellules baptisées « Ethiopie » à cause de la famine qui frappe inexorablement et au quotidien, les condamnés qui y vivent, au nombre de 40 à 60 par cellule. Il s’agit des cellules 7 et 8.

A quelques exceptions près, le nombre moyen de détenus par cellule, à la MCA, varie toujours entre 35 et 60. En voyant de très près certains détenus vivant dans cet enfer, l’on a tout de suite l’impression de se trouver face à des zombis tout fraichement sortis de terre, aux orbites creuses et torses squelettiques. L’état d’amaigrissement qu’ils affichent donne des sueurs froides.

Un monde d’homosexuels

Dans les cellules 11 et 12, dénommées « Les salopards » où croupissent une autre catégorie de bandits de grand chemin, règne la loi du plus fort. Les bagarres à l’arme blanche n’y sont pas rares. Autre particularité de ces deux cellules, la pratique de l’homosexualité.

L’une des nombreuses victimes de cette perversion, un jeune homme de 23 ans environ, nous confie : « Je suis condamné à une peine de plusieurs années ; et depuis deux ans à peu près, je suis là, dans ce trou, sans soutien. Mes parents qui sont à l’intérieur du pays, ne savent même pas que je suis emprisonné à Bamako. Ma première semaine de prison a été un véritable calvaire. Pendant quatre jours, je n’ai trouvé rien à manger, pas même un morceau de pain. Je me contentais tout simplement de regarder, les plus grands, en train de manger, mais sans jamais oser leur demander quoique ce soit.

Au sixième jour de ma détention, la nuit tombée, le plus fort et le plus grand de notre chambre (ndlr : la cellule N° 11), m’a demandé de venir me coucher auprès de lui. Pour moi, c’était désormais la fin de mon supplice. Je m’étais trompé sur les intentions de mon bienfaiteur, car la nuit, il a tenté de me faire des choses horribles. Mais comme je ne voulais pas faire avec lui ces “choses là“, il a menacé de me tuer.

Il avait aussi promis de me prendre sous sa protection tout en assurant ma nourriture tous les jours, à condition que j’accepte de faire avec lui ce qu’il voulait qu’on fasse, tous les deux. C’est ainsi que tout à commencé avec lui. Parfois, je pense au suicide à l’idée que je suis contraint de servir de femme à un homme comme moi pour pouvoir manger et avoir le confort de dormir au moins, sur une natte ».


Lenteur au niveau de la justice

Par opposition à « Ethiopie » et à « Les salopards », la nourriture est abondante au niveau des cellules 13, 14 et 15, qu’occupent les fonctionnaires. Selon nos sources, certains d’entre eux, avec la complicité de responsables de la prison, passeraient leurs journées au dehors, et reviennent dormir à la prison, le soir. Il nous est revenu au cours de nos investigations, que le nombre de personnes détenues préventivement à la MCA est culminant. D’après des personnes interrogées dans les couloirs du palais de justice de Bamako, le nombre de détenus en attente de jugement à la MCA, dépasserait largement la moitié de la population carcérale de ladite Maison d’arrêt.

Interrogée sur les raisons d’un nombre si élevé d’individus en détention préventive, à Bamako-coura, une secrétaire de parquet, au palais de justice de Bamako qui a requis l’anonymat, déclare : « J’attribuerai cette situation à la lenteur constatée au niveau des cabinets d’instruction. Vous le saviez déjà peut-être, le prévenu selon la loi, doit comparaître devant le juge d’instruction trois fois, en une semaine. Au bout des trois comparutions, il doit soit être mis sous mandat de dépôt, soit relaxé, faute de charges. Ce rythme n’est pas respecté comme ça se doit par les juges en charge des dossiers des prévenus ».

La dame Assétou, rencontrée par hasard au sortir d’un cabinet d’instruction à qui nous avons posé la même question, lance nerveusement : « Dans ce pays, il n’y a pas de justice pour les pauvres ! Depuis 6 mois, mon fils est en prison pour une histoire banale. Et depuis, il ne s’est passé un jour ouvrable sans que je ne vienne ici, pour voir le juge.

Mais, il me tourne en bourrique. Chaque jour, c’est le même refrain : “ revenez demain et je verrai ce que je peux faire“. Vous-vous rendez compte ? Ce qu’il veut, c’est l’argent. Mais moi, qu’est ce que je peux lui donner. Je n’ai même pas à manger pour mes autres enfants qui sont à la maison ».

Le fils de la dame Assétou, lui n’a fait d’abord que six mois de détention préventive. Que dire du cas de YD, lui aussi en détention préventive, depuis avril 2005. Comment comprendre que des citoyens soient incarcérés durant des années sans être jugés, ni même comparaître devant un juge d’instruction? A croire que l’on ne se trouve pas au Mali où, le respect des Droits de l’homme, semble servir d’exemple pour d’autres pays africains.
Opération gros mil

Les repas servis matin, midi et le soir aux prisonniers de la MCA contribuent-ils à leur assurer une alimentation équilibrée ? Assurément non ! Trois fois par jour, on leur sert uniquement le gros mil ou sorgho : en bouillie le matin, en patte à midi et pareillement le soir, au coucher du soleil. En semaine, les détenus auront droit une seule fois au riz.

Viande et poison, on ne connaît pas trop.
Du côté du département de la justice, l’on tente de rassurer qu’à la prison centrale de Bamako, les détenus mangent décemment. Le montant faramineux déclaré pour la nourriture des prisonniers fait frémir. Car, on parle de centaines de millions de FCFA dégagés par l’Etat. Mais, qu’en est-il de la réalité ?

Cependant, sur le mur extérieur de la MCA, on peut lire avec optimisme ceci : « La prison doit se proposer de transformer un être en rupture en citoyen utile, diminuant ainsi le nombre de récidives. Il ne s’agit plus uniquement d’élever les murs et de fortifier les serrures des prisons, mais d’y faire pénétrer des commissions de surveillance des travailleurs sociaux, des associations et organismes d’aide aux détenus, de favoriser tous les efforts qui peuvent contribuer à la réinsertion socioprofessionnelle du condamné ».

Une commission d’enquête sur les conditions des détenus et particulièrement sur la situation des prévenus aiderait à désengorger la MCA.

Alpha Kaba Diakité

25 Août 2008