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Le grave conflit communautaire entre Peulhs et Touaregs qui se déroule depuis plusieurs mois dans le cercle de Ansongo et dont le bilan, rien que ce mois, est plus de vingt morts (6 Touaregs, 16 Peulhs) questionne, en tout cas et très fortement notre volonté et notre capacité à rester ensemble. Il ne sert à rien de faire la politique de l’autruche en fermant les yeux, en taxant les sentinelles de sinistrose ou en blâmant la presse de mettre sur la place publique des problèmes qu’on aurait souhaité gérer derrière les dunes, à l’abri des regards indiscrets. Les faits sont d’une extrême gravité en eux-mêmes comme à chaque fois que la bête humaine fait des veuves ou des orphelins, et ici c’est bien le cas. Mais aussi parce qu’ils recèlent plusieurs symptômes inquiétants dont la perte de capital social, l’auto-justice, la gouvernance de rapine, de surcroît dans une Région qui en est à sa nième tragédie.

Rien n’explique et ne tolère dans un Etat dont la constitution protège l’intégrité des biens et des personnes, que la pratique de razzia continue, se modernise avec la kalach, et qu’en un tournemain, elle fasse de nouveaux riches et dépossède des gens qui ont sué sang et eau pour garder leur bétail. Notre propos n’est pas de valider ici un bilan qui n’a pas été consolidé de manière indépendance, mais de dire que c’est déjà grave que les Peulhs d’Ansongo déclarent avoir été délestés de 1200 têtes de vaches. Pour ce qui est de la perte de capital social mentionnée plus haut, le terme, concédons-le est un peu précieux, mais nous ne voyons pas d’autre formulation possible. Il s’agit de ces conflits répétés et aux dénouements de plus en plus sanglants entre des communautés qui avaient coexisté en harmonie et en paix jusqu’aux années de rébellions, celles de la décennie 1990 comme celle du 23 mai 2006.

La raison communément avancée à la nouvelle tradition de règlements des conflits inter et intra communautaires par les armes est que les armes légères circulent partout, notamment dans le Nord du pays. Pour nous, c’est clair qu’il s’agit d’un raccourci, d’une mauvaise prémisse et d’une communication stigmatisante, comme on le voit sur ces affiches en certains points de la capitale appelant fort judicieusement à une culture de paix, mais qui malheureusement illustre son slogan par un nomade brandissant une AK47. D’abord, c’est renforcer l’idée reçue que c’est cette communauté seule qui pose le problème des armes légères, mais ensuite tout l’argumentaire est un peu court dans la mesure où il paraît prendre la question des armes pour une cause plutôt que pour une conséquence.

Or toute la finesse est là : l’accès aux armes résulte en amont de la faillite de la mission publique – à l’échelle nationale comme sous-régionale- de garantir le droit des citoyens à la sécurité. Point barre. C’est incontestable, bien entendu, qu’à son tour, l’accès plus facile aux armes entretient l’insécurité. Mais examinons attentivement l’accusation des Peulhs d’Ansongo : ils pointent du doigt les Unités méharistes et s’en prennent aux Touaregs qui en font partie. Ceux-ci, à partir du moment où ils sont armés et encadrés par l’Etat, ne devraient plus agir que dans le cadre des missions d’Etat.

Et ces missions, sans préjuger du fond du conflit qui oppose les Peulhs à leurs voisins Touaregs de Ansongo, doivent être clairement formulées, impartialement menées et rigoureusement évaluées. A défaut, l’Etat fera face à un procès de parti pris, avant que le réflexe d’auto-justice ne s’en mêle. Avec son cercle vicieux qui défie, au-delà de son autorité, la crédibilité de l’Etat, et qui met tout le monde en péril de Kita à Abeibara. L’auto-justice, il est vrai, ne peut pas être tolérée dans un Etat de droit où force doit rester à la loi. Il ne saurait donc être question ici de la justifier mais plutôt de la déplorer et de la dénoncer.

Mais ce ne sont pas des enquêtes bidon et partiales qui la conjurent. Au contraire, rien ne dope les frustrations des gens humbles que le sentiment d’injustice et de partialité. D’un côté, la carotte et de l’autre le bâton. C’est peut-être une gouvernance du cas par cas qui permet de maîtriser quelques poches de conflits, mais de manière très précaire. Au contraire, elle additionne les abcès et préparent à des éruptions dont la violence et la soudaineté peuvent nous surprendre et donc nous dépasser. Or, il y a une formule qu’Ousmane Sy avait fait prospérer sous la décennie Adema : il vaut mieux faire face à un débordement qu’à une rupture.

Le Nord, si nous ne montrons pas plus de vigilance maintenant qu’avant, ne se contentera pas de plier : il va rompre. Au dénuement, au désoeuvrement, même si le volontarisme de l’Etat s’est encore récemment exprimé en sa faveur, le Nord ne peut ajouter, impunément pour lui et pour le pays, Al Qaeda et les conflits inter-communautaires. Celui d’Ansongo est à la une aujourd’hui. Mais, on sait aussi qu’à l’intérieur de ses composantes ethniques d’une part et entre celles-ci, d’autre part, le Nord, est en train de conforter l’adage que qui gagne par la violence périra par les armes.

Adam Thiam

Le Républicain du 31 juillet 2009