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1-6.jpgIl n’y a pas de sot métier, dit-on. Mais il existe de dures conditions, serions-nous tentés de compléter. En le disant, nous pensons au sort des employées de maison, communément appelées « bonnes« . Certes, toutes ne sont pas exemplaires et certaines employeuses ont raison de se plaindre de la disparition progressive de cette race de jeunes filles qui s’attachent à leur famille de résidence au point d’en devenir pratiquement un membre à part entière. Mais dans la plupart des cas, les bonnes connaissent un sort peu enviable, se retrouvant corvéables et taillables à merci, livrées à l’arbitraire de maîtresses de maison qui ne leur accordent pas la moindre considération.

Cette attitude de dédain qui se répand de plus en plus jure avec la culture de notre pays qui professe que « la meilleure preuve d’amour d’une femme envers ses propres enfants, c’est d’aimer les enfants d’autrui comme les siens« .

Tombé quelque part

Notre histoire du jour a trait à un cas révoltant de malhonnêteté d’une employeuse vis-à-vis de son employée. Cette dernière se nomme Astan. Âgée d’environ 16 ans, originaire de San, la petite est venue travailler à Bamako dans l’espoir de se constituer, comme toutes ses camarades de voyage, un trousseau de mariage et de participer aux dépenses de la famille restée au village. Ces jeunes filles migrent en ville pendant la saison sèche et retournent chez elles dès les premières pluies. Très souvent, elles débarquent et s’en retournent en groupe, un groupe formé par génération et par village d’origine.

Astan est, selon les membres de sa famille d’accueil, une fille bien éduquée, respectueuse et surtout travailleuse. Dés son arrivée en janvier, la petite fut placée dans la famille D. à Lafiabougou. Une situation que lui envièrent immédiatement ses autres camarades, car la famille D. était peu nombreuse, ne comptant que six membres. Courageuse et infatigable, Astan se révéla très vite indispensable dans ce foyer et sa qualité de travail fut même remarquée par les visiteurs qui invariablement demandaient à la maîtresse de maison de leur trouver une employée semblable sa petite perle.

Astan s’était donc très bien intégrée dans la petite famille D. et tout paraissait lui sourire, jusqu’au premier incident qui surgit voilà deux semaines. Après être rentré du travail, le chef de famille avait interrogé la petite pour savoir si elle n’avait pas vu traîner 25.000 francs qu’il ne retrouvait plus. Il avait d’autant plus de raisons de poser cette question à Astan que la dite somme se trouvait dans la poche d’un pantalon dont la petite avait fait la lessive le matin même. La bonne indiqua n’avoir rien remarqué dans les poches, mais elle suggéra au patron d’attendre l’arrivée de la maîtresse de maison pour l’interroger. En effet, c’était Madame qui avait trié, puis sorti les habits pour la lessive. Mais quand la mère de famille rentra, elle avoua n’avoir pas eu le réflexe de vérifier le contenu des poches du pantalon et renvoya la question à la bonne. Astan répondit que Monsieur l’avait déjà interrogée à ce sujet et elle jura n’avoir rien constaté.

Devant le regard peiné de la petite Astan qui ne comprenait pas que l’on puisse la soupçonner de malhonnêteté, le chef de famille ne voulut pas insister et présenta ses excuses. « Peut-être que c’est tombé quelque part« , grommela-t-il, résigné. L’incident fut assez rapidement oublié dans les jours qui suivirent. La seconde alerte survint le jeudi de la semaine dernière. Il n’était pas loin de 20 heures ce jour là quand le chef de famille regagna sa maison de retour d’une mission. Dès que sa voiture fut arrêtée, la petite Astan se précipita pour se saisir de la sacoche de Monsieur. Elle déposa celle-ci dans la chambre du couple et ressortit rapidement pour donner l’eau de bienvenue au chef de famille. « Monsieur » s’enquit de son épouse qui apparemment n’était pas dans la cour. Astan répondit que Madame était allée raccompagner sa petite sœur qui avait passé la journée à la maison. Le chef de famille se retira pour prendre un bain. Entretemps, la petite se précipita pour aller appeler sa patronne qui était partie en réalité chez des voisins suivre le feuilleton « Au cœur du péché » sur la chaîne ivoirienne RTI. Toutes deux regagnèrent ensemble la maison. Madame alla à la chambre tandis que Astan regagnait sa cuisine. Une demi-heure plus tard, le couple sortit pour s’installer sur la terrasse. Quelques minutes après, Monsieur héla la bonne pour l’envoyer acheter une carte de recharge téléphonique.

1-7.jpgUne cohabitation impossible

Il ordonna à son fils de lui amener son sac, en fit sortir son portefeuille et se mit à chercher dans celui-ci un billet de 5.000 Fcfa, qu’il y avait mis. La fouille du portefeuille s’avéra infructueuse. Le fameux billet vert n’y était pas. Et plus grave, les trois billets de 10.000 francs qui lui tenaient compagnie avaient disparu eux aussi. Étonné, le maître de maison interpella sa femme sur cette nouvelle disparition d’argent. Madame, comme précédemment, se retourna directement vers Astan et se mit à l’interroger de manière agressive, l’accusant plus ou moins ouvertement d’avoir vidé le portefeuille de son époux. La petite bonne se mit à pleurer, mais cela n’amadoua pas sa patronne qui lui enjoignit de ramener l’argent qu’elle avait pris dans le sac du patron, au risque de se voir envoyer en prison. La petite, effrayée, se mit à sangloter bruyamment. Ses lamentations alertèrent la famille avoisinante. La voisine directe, qui est aussi une proche amie de Mme D. décida d’aller voir ce qui se passait.

Elle trouva la petite Astan toute en larmes à la porte de sa propre cour et l’amena à l’intérieur de sa concession pour qu’elle s’explique. Quand la petite lui eut dit que la somme perdue s’élevait à 35.000 Fcfa, la dame tiqua brusquement. Elle demanda à la petite si cette dernière ne s’était pas trompée. Puisque sa patronne venait de lui rembourser une dette qu’elle avait avec elle et qui était du même montant. Mme D. lui avait remis trois billets de 10.000 et un de 5.000 Fcfa. La voisine qui voulait en avoir le cœur net appela son amie et l’interrogea sans détour sur la provenance de l’argent qu’elle lui avait remis il y avait peu, le soir même. La patronne expliqua que les 35.000 francs lui avaient été donnés par son époux juste après son arrivée. Astan ne put se retenir et affirma que cela était faux. Les accusations de la petite irritèrent la patronne qui se jeta sur son employée pour la battre. Les hurlements que poussa l’agressée se firent entendre jusque dans la famille D.

Le chef de famille les perçut et se rua à son tour dans la cour de ses voisins. Il ordonna à sa femme d’arrêter de frapper la petite et d’expliquer ce qui la mettait ainsi en colère. La dame indiqua qu’Astan osait l’accuser de vol. La voisine intervint à son tour pour informer le mari que son épouse lui avait restitué il y avait peu les 35.000 francs qu’elle lui avait prêtés.
« La petite, dit-elle, pense que c’est l’argent qui avait disparu de votre portefeuille. Alors que votre femme affirme que c’est vous qui lui avez remis ladite somme« .
L’homme, visiblement estomaqué, s’abstint de réagir en public, mais il ordonna sans ménagement à sa femme de le suivre. Tous les deux eurent une explication orageuse dans la chambre. Quelques minutes après, Monsieur fit appeler Astan et ordonna à sa femme de lui présenter ses excuses. Il demanda à la petite de conserver sa place chez eux, mais la bonne refusa cette offre. A juste raison, car la cohabitation entre elle et sa patronne aurait été impossible. La même nuit, Astan fit donc ses adieux à la famille D.

La bonne s’en tire bien, car toutes les histoires de ce genre ne finissent pas d’une manière aussi heureuse et morale. Nombreuses sont les jeunes filles venues tenter leur chance en ville qui se retrouvent victimes de l’indélicatesse de leurs employeurs. Et comme il ne se trouve personne pour prendre leur défense, il ne leur reste plus que leurs yeux pour pleurer. Elles repartent souvent sans le sou après avoir été exploitées des mois et des mois durant.

Doussou DJIRE

Essor du 29 avril 2008