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Le Mali vit désormais au rythme de la campagne présidentielle, dont le scrutin prévu le 28 juillet doit permettre de poser les fondations de la reconstruction du pays. Mais les inconnues sont encore nombreuses et l’élection, si elle est contestée, peut au contraire fragiliser la transition.

Ils sont 28 sur la ligne de départ. Tous ont pour ambition d’accéder à la présidence du Mali, à l’issue du scrutin qui doit se tenir le 28 juillet et le 11 août, en cas de second tour. Elu, le nouveau chef de l’Etat pourra entamer une nouvelle période dans la reconstruction du pays, six mois après l’intervention de la France contre les djihadistes. Si la campagne a débuté dimanche – plusieurs des candidats ont déjà tenu meeting -, la bonne tenue de l’élection pose de nombreuses questions.

L’échéance voulue par Paris et entérinée par Bamako est critiquée par plusieurs responsables maliens, dont certains candidats. « Les conditions ne sont pas du tout réunies pour l’organisation du scrutin. Il y a de l’autisme de la part des pouvoirs publics », a notamment déclaré à l’AFP l’un d’eux, Tiébilé Dramé, ancien ministre. « Si les conditions ne sont pas tout à fait réunies, il vaut mieux un léger report », a renchéri mardi sur France Inter Aïdara Aïssata Cissé, seule femme en lice pour la présidence.

« Ce sera le bazar »

Dans un récent rapport, l’International Crisis Group (ICG), préconisait également un report « de courte durée » de l’élection. « Le scrutin est très précipité et peut être contre-productif », confirme pour leJDD.fr Serge Michailof, chercheur associé à l’Iris. « Les autorités françaises pressent pour le rétablissement de l’Etat de droit mais une élection entachée d’irrégularités peut mettre en cause la légitimité du pouvoir », précise ce spécialiste de la région. Pour lui, « l’agenda français a primé sur le réalisme technique ».

L’organisation de l’élection se heurte en effet à des difficultés logistiques. « Il existe encore des milliers de réfugiés (environ 500.000, Ndlr) qui ne sont pas rentrés chez eux et on ignore comment ils vont pouvoir voter », indique Frédéric Lejal, rédacteur en chef de La Lettre du continent, publication indépendante sur l’Afrique. En outre, nombre de Maliens n’ont pas reçu leur carte d’électeur. « Une partie de la population ne pourra pas voter, cela va affecter l’élection. Il y aura de toute façon des protestations, des incriminations », prédit Serge Michailof, qui résume : « A certains endroits, il manquera des bulletins d’électeurs, à d’autres il n’y aura pas d’urnes, et dans d’autres encore, il n’y aura pas de scrutateurs… Ce sera le bazar. »

Tensions à Kidal

A ses problématiques s’ajoute la dimension sécuritaire. « Le territoire malien est désormais stable et pacifié mais on peut s’attendre à des attentats menées par des groupes djihadistes ou des éléments isolés, notamment à Bamako », affirme Frédéric Lejeal. La situation dans la région de Kidal, au Nord du Mali, peut elle aussi encore évoluer. Ce territoire peuplé par les Touareg a longtemps été interdit à l’armée nationale, avant qu’un accord de paix signé avec les rebelles du MNLA ne l’autorise à nouveau à se rendre dans la ville septentrionale. Mais la tension y reste vive : des manifestations s’y sont déroulées et quelques heurts ont éclaté. L’armée a accusé lundi le MNLA de « violer » cet accord. « La rébellion devrait se tenir à l’écart du scrutin mais elle contestera le résultat si la tournure des événements ne lui plait pas », explique Serge Michailof.

Le rôle du capitaine Sanogo dans le processus électoral sera également à surveiller. Le chef de la junte militaire est à l’origine du coup d’Etat du 22 mars 2012 qui avait renversé le président Amadou Toumani Touré un mois avant un scrutin présidentiel. C’est la déstabilisation du régime qui avait dans la foulée incité les islamistes à occuper le Nord du pays. Resté discret depuis l’arrivée des soldats français, Sanogo est désormais chargé de la rénovation de l’armée nationale. Pour éviter des représailles, il aurait déjà son favori pour l’élection : l’ex-Premier ministre malien Ibrahim Boubacar Keïta, ex-rival du président Touré, annoncé comme le favori du scrutin. « Son attitude a été très ambiguë au moment du putsch, ses partisans défilaient avec les troupes du capitaine Sanogo », précise Frédéric Lejal. Le capitaine Sanogo, lui, « peut encore nuire au processus électoral, ou à l’après ».

Pour le chef de la junte comme pour l’ensemble des Maliens, le vote prévu dans moins de trois semaines sera donc décisif pour le pays. « Tout dépendra de la configuration électorale le 28 juillet », résume le rédacteur en chef de La Lettre du continent. Et d’ajouter : « Si le prochain président n’est pas élu confortablement mais avec une marge étroite, on ne sait pas comment cela peut se passer. Il pourrait être mal élu, d’autant plus qu’il risque d’être issu du sérail aujourd’hui largement rejeté par la population malienne ». A l’inverse, « si une personnalité comme Keïta est élue dès le premier tour, cela pourrait également soulever de nombreuses suspicions de fraudes et dégénérer ». De ce casse-tête électoral dépendra l’avenir politique du pays. Le Mali joue gros sur sa présidentielle.

10 Juillet 2013

Arawanexpress Avec Arnaud Focraud

leJDD.fr