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Baba n’a pas supporté la décision de ses enfants de protéger leur mère qu’il voulait congédier. Il entama une grève de la faim.

Nous avons connu (et c’est plus fréquent) des femmes qui font abandon de foyer pour une mésentente avec leur conjoint. Mais un homme qui fait abandon de domicile par ce que ces deux femmes ne parviennent pas à s’entendre, c’est rarissime pour ne pas être mis à la connaissance de nos lecteurs. Cela peut surprendre, mais c’est arrivé dans un secteur d’une commune mitoyenne de Bamako, dans une famille bien connue et dont le chef est un homme très respecté dans le quartier. Les faits remontent à deux semaines pendant le saint mois de jeun. L’homme que nous allons appeler Baba, c’est-à-dire le père dans presque toutes les langues nationales, est un cadre de son pays.

Depuis des années il se bat pour rendre sa première femme heureuse et y est parvenu en construisant une superbe villa dans cette commune mitoyenne de la capitale du côté sud-ouest. Avec cette dame aussi la providence lui a donné une bonne dizaine d’héritiers dont il peut se sentir fier puisque les plus âgés sont aujourd’hui dans les Ecoles supérieurs. Rien ne manque donc à Baba que d’attendre sa retraite et se la couler douce après des années passées à servir la patrie.

La première épouse devenue à deux reprises grand-mère par ses filles n’aspire plus à autre chose qu’à attendre la décision du ciel de la rappeler à lui. Pour elle, la vie n’est pas inimaginable loin de Baba avec qui elle a partagé les années de misère où le mois durait 180 jours. À cette époque d’ailleurs, il lui arrivait de s’investir elle-même pour aider son cousin de mari à joindre les deux bouts. Ainsi d’après des témoignages des personnes qui ont bien connu le couple, la femme d’une ethnie qui apprécie bien le métal jaune aurait vendu ses parures pour soutenir le mari pendant les moments difficiles.

Les mêmes témoignages disent aussi qu’elle a eu à donner des têtes de bétail pour aider son mari quand il a entamé la construction de la maison dans laquelle ils vivent aujourd’hui. Ceux qui connaissent la femme ne tarissent pas d’éloges sur elle. Elle représente à leurs yeux l’exemple de la femme africaine soucieuse du devenir de son mari et dévouée à élever ses enfants dans la dignité et l’honneur appris de nos ancêtres. Plusieurs hommes ont eu à envier Baba pour les qualités de fidélité, de serviabilité et d’honnêteté de sa femme Inna (appelons la ainsi).

Et personne ne pouvait imaginer que la quiétude du couple allait se trouver un jour mise à l’épreuve par l’homme et par la femme. Pourtant, cela arriva en début de cette année. Baba dont les enfants sont devenus grands sentit subitement le désir d’avoir un bébé dans la famille en dehors de ses deux petits-fils. Il en parla à sa femme qui lui rappela ce qu’il savait déjà. Inna, ayant atteint la ménopause lui dit qu’elle ne pouvait plus faire d’enfant. Elle ajouta qu’elle peut demander à un de ses gendres de lui donner un de ses petits-fils si Baba tenait simplement à avoir un petit enfant dans la famille.

Contrairement à ses habitudes d’homme intellectuel et pacifique, Baba piqua une vive colère et remplit la chambre à coucher de bruit. Des jeunes qui dormaient dans une des chambres annexes et qui n’ont jamais vu ni entendu le père de famille en colère se réveillèrent malgré l’heure tardive pour tendre l’oreille afin de comprendre la raison de l’ire de Baba. Mais Inna en bonne épouse ouvrit le volume du poste radio de son mari et empêcha ainsi les enfants de comprendre la raison de la dispute.

Tardivement l’homme s’épuisa et se coucha mais à terre cette nuit. Son épouse elle était plutôt inquiète pour son mari qui semblait être en train de perdre le nord. Le lendemain il quitta la maison sans même prendre son petit-déjeuner. Inna qui n’a encore rien compris de l’attitude de son conjoint a attendu la pause de 12 h30 pour le rejoindre à son service.

C’était la première fois, après 35 ans de mariage, qu’elle se rend au lieu de travail de son époux. Elle se fit annoncer par la secrétaire de Baba qui accepta de la recevoir. Une fois dans le bureau, elle présenta ses excuses à son mari et lui dit qu’elle ne tenait pas à ce qu’il passe une mauvaise journée. Puis elle lui suggéra de prendre une jeune femme s’il tenait vraiment à avoir un petit enfant de son sang dans la famille. Une lumière de joie couvrit tout de suite visage de l’homme qui remercia sa femme d’avoir toujours fait l’effort de le comprendre.

Un nouvel appartement.

Deux semaines plus tard Baba annonça sa femme qu’il avait l’intention de prendre sa secrétaire comme deuxième épouse. Inna n’en a pas vu le moindre inconvénient. Un mois après l’annonce, le vieux célébra son union avec sa jeune secrétaire. Un nouvel appartement fut construit dans la cour pour elle. Elle y aménagea juste après la semaine de noces passées dans un quartier de la rive gauche. Voici donc Baba polygame. Et voici donc Baba l’homme calme et respecté face à une situation à laquelle il ne s’attendait pas.

Sa nouvelle femme plus jeune et plus ambitieuse lui fit voir de toutes les couleurs. Même ses enfants devenus grands n’osaient plus lui demander le moindre service sans que la petite femme n’intervienne pour leur dire que les choses ont changé. Baba devait aussi s’occuper d’elle et de ses futurs enfants. Elle ne tenait pas à ce que ses enfants passent leur vie dans un si petit appartement. Le vieux a le devoir de lui construire une maison. Lorsqu’elle lançait de telles diatribes, Inna s’enfermait dans sa chambre pour ne pas les entendre. Baba, quant à lui, se mettait de son côté et réprimait le premier de ses enfants qui avait le toupet de répondre à la jeune femme de son père. La situation alla de mal en pis quand le vieux décida un jour de mettre sa première femme dehors.

Quand ils apprirent la nouvelle, les enfants de cette dernière s’opposèrent à la décision. Il pouvait aller où il voulait avec sa jeune femme mais leur mère ne sortira pas de la maison lui ont-ils fait comprendre. Baba tomba des nues et se mit à maudire sa progéniture et leur mère. Pour montrer son mécontentement il entama une grève de la faim en famille. Il décida de ne plus manger en famille. Tous les jours en partant au boulot il laissait le prix de condiment sur une chaise. Le soir il ne parlait pas à sa première femme et faisait comme si de rien ne s’était passé.

La situation a duré des semaines et ne prit fin que lorsque la première femme décida un jour du mois de carême de s’associer la nouvelle épouse pour rendre visite à un ami du mari et lui expliquer la grève entamée par leur époux depuis des jours. Cet ami conseilla aux deux épouses de s’entendre entre elles-mêmes puis de se rendre ensemble chez leur mari et de lui demander pardon. Les femmes suivirent le conseil et le soir venu, elles entourèrent leur homme et le supplièrent de manger leur repas.

Baba accepta de se nourrir chez lui cette nuit. Le lendemain il fit venir le marabout du coin pour présenter ses excuses à sa première épouse et envoya des noix de cola la famille de la nouvelle femme pour dire qu’il rompait les liens de mariage avec elle. Cette décision a été interprétée et commentée différemment dans le quartier. Pour beaucoup de gens, l’homme avait été envoûté par sa secrétaire. Pour d’autres Baba a simplement manqué de raison un moment.

Gamer A. Dicko

Essor du 14 Septembre 2010.