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Elle en informa aussitôt son amant. Lequel bondit littéralement de joie à cette annonce et s’engagea fermement à l’épouser une fois qu’elle aurait accouché.

Comme du sang délavé
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La perspective qu’il aurait bientôt un enfant avait littéralement métamorphosé Habib. L’homme fit de Rokia le centre de sa vie et se mit à la combler de cadeaux pour lui permettre de vivre au mieux sa grossesse. Il était même allé jusqu’à informer son épouse de ce qui était arrivé et lui conseiller de se préparer à accueillir une « petite sœur ». La dame comprenait très bien le désir d’enfant de son époux et acceptait que la patience de Habib face à sa stérilité ne puisse pas durer éternellement. Elle se mit elle-même à la préparation de l’heureux événement. Chaque fois qu’elle avait un peu d’argent, elle allait au marché et achetait des cadeaux pour la future mère de l’enfant de son mari et de la layette pour le bébé. Elle exigea même de Habib de lui faire rencontrer sa « petite sœur » afin qu’elles puissent s’habituer l’une à l’autre.

Tout le monde était dans l’attente joyeuse de la venue du nouveau membre de la famille quand se produisit un événement insolite et totalement inattendu. Dans la nuit du 28 au 29 juillet dernier, Rokia sentit monter les douleurs de l’accouchement. Sans informer qui que ce soit dans la famille de son oncle maternel (un commissaire stagiaire), elle alla prendre un sachet plastique, se rendit toute seule dans les toilettes et accoucha sans assistance. Comme elle avait déjà connu ce genre d’expérience, elle savait exactement quoi faire. Après s’être soigneusement nettoyée, elle emballa le nouveau-né, un garçon, dans le sachet et glissa le tout dans la fosse septique. Puis comme si de rien n’était, elle revint parmi les siens et reprit sa conversation avec ses amies. Le lendemain, elle réveilla très tôt, se fit belle et sortit la première de la concession. Les autres se réveilleront plus tard et personne ne se douta de ce qui était arrivé la veille dans la nuit. Rokia fut aussi servie par la météo. Une très forte pluie était tombée au petit matin et avait littéralement rincé toutes les traces suspectes qui auraient pu subsister dans les toilettes.

Quant au départ matinal de la jeune femme, personne ne l’avait trouvé bizarre. Rokia avait son petit mode de vie à elle et elle le gérait à sa convenance. Elle s’absentait sans avertir qui que ce soit et réintégrait le domicile sans donner la moindre information sur les raisons de ses plus ou moins longues absences. Cette manière de faire agaçait certains dans la famille, mais pas au point de risquer une dispute avec la fille.

Il a fallu attendre trois jours après le drame pour qu’un membre de la famille fasse attention à un détail insolite. Parti dans les toilettes pour prendre une douche, l’homme remarqua sur un des murs une petite tache rouge qui ressemblait à du sang délavé. Un examen plus poussé le confirma dans sa première opinion et une intuition venue de nulle part lui fit jeter un coup d’œil dans la fosse septique. Il fut horrifié de voir un bras minuscule, de toute évidence celui d’un nouveau-né, émerger des déjections. Le cri qu’il poussa fit accourir les autres membres. Toute la famille poussa des hauts cris d’horreur devant le spectacle qu’on lui fit découvrir.

Désespérée ou embarrassée ?

Les habitants de la concession furent unanimes à orienter leurs soupçons vers Rokia. Tout le monde la savait en état de grossesse très avancée et sa disparition inopinée était certainement une manière d’éviter les questions gênantes. Il était possible que la fille ait cherché à disparaître pendant un certain temps et de revenir plus tard pour jurer qu’elle avait accouché ailleurs et récupérerait un peu plus tard son bébé. Le jeune commissaire se mit en travers de ce scénario en partant à la recherche de la jeune dame qu’il retrouva assez vite. Puis il transmit l’affaire au commissariat du 11e arrondissement. Une équipe dirigée par l’inspecteur Achérif Ag Akly, un élément de la BR se rendit sur les lieux de l’infanticide et fit appel aux agents de la protection civile et à un médecin légiste. Les sapeurs pompiers durent déplacer la dalle principale des toilettes pour sortir le corps du bébé déjà en état de putréfaction avancée. Le médecin légiste l’examina et conclut à une mort par asphyxie.

Rokia a été conduite au commissariat où elle ne put donner d’explication à son acte insensé. L’auteur de la grossesse Habib a été lui aussi entendu et a dit ne pas comprendre les raisons qui ont poussé la jeune femme à commettre un tel crime. Il ne s’était pas disputé avec sa fiancée et l’avait même récemment assuré qu’il respecterait tous les engagements pris. Alors qu’est-ce qui a poussé la jeune fille à un acte que ne commettent habituellement que les filles mères qui se trouvent dans une situation désespérée ou embarrassante ? L’histoire de cet infanticide pas comme les autres a déjà fait le tour du quartier de Sabalibougou où les événements se sont déroulés. Les habitants, effarés, se perdent dans les hypothèses les plus farfelues.

Certains en sont arrivés à se demander si la jeune femme n’avait pas une autre liaison à qui elle avait promis l’enfant. Pour eux, à force de mentir à plusieurs de ses amants, Rokia avait donné multiples pères à son futur enfant et elle n’aurait pas trouvé d’autre moyen de mettre fin à ce casse-tête que d’éliminer le bébé. L’hypothèse est des plus incroyables et un des policiers a quand voulu en vérifier la plausibilité auprès de la meurtrière. Mais cette dernière est restée muette.

Il reste à voir si Rokia qui médite actuellement sur son sort à la maison d’arrêt pour femmes et mineurs de Bollé se montrera plus loquace lors de son procès. Mais le propre des actes monstrueux est qu’ils restent la plupart du temps inexplicables. Et l’adjectif « monstrueux » est encore la manière la plus exacte de décrire la froideur avec laquelle la jeune fille a mis fin aux jours de son bébé. Un bébé que son père supposé se faisait pourtant une joie d’accueillir.

G. A. DICKO

Essor du 05 aout 2008