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Le désormais ex-président tunisien Zine Abidine Ben Ali est parti et bien parti pour une retraite forcée, dans son désert saoudien. Une page nouvelle se tourne en Tunisie.

L’équipe de transition qui lui succéda, après maints tâtonnements, s’échine à assurer sa mainmise et à reprendre le contrôle d’un pays désorganisé et en proie à une série de violences dont on ne sait pas vraiment à présent quand elle s’arrêtera définitivement.

Premier point à leur actif, la formation du gouvernement, et ce, quatre jours après la fuite de Ben Ali. Elle résulta à n’en point douter de délicates et laborieuses tractations, mais au final, sa composition risque d’apporter plus d’interrogations que de solutions aux problèmes tunisiens de l’heure.

Ce gouvernement voulu d’union nationale comporte 24 membres parmi lesquels on recense (seulement) trois chefs de file de l’opposition légale, quelques membres des partenaires sociaux et, la part du lion sans doute, une kyrielle de ministres de l’ancien régime, parmi lesquels le tout- nouveau Premier ministre, Mohammed Ghannouchi himself ! Et les portefeuilles qu’ils détiennent désormais sont loin d’être des moindres : les Affaires étrangères, l’Intérieur, les Finances et la Défense. Pour un gouvernement d’union nationale, il fait plutôt la part belle au RCD de Ben Ali.

On comprend alors le scepticisme des Tunisiens qui, d’ailleurs, de plus en plus, passent de la déception au mécontentement. Ils ont peur qu’on confisque leur insurrection, qu’on leur vole leur révolution. Et quelque part, ils ont sans doute raison. Comment peut-on se débarrasser la tête et conserver les membres ? Ben Ali parti, il leur était légitime de penser que c’était tout son régime ainsi que ses « complices » qui seraient désormais et définitivement hors circuit. Mais il se trouve que ces derniers restent présents et, on pourrait le penser, avec une importance accrue dans un régime dont on attendait cependant qu’il fasse rupture nette d’avec un passé qui a fait étalage de toutes ses turpitudes, inepties et incapacités.

Le risque est alors immense de voir en Tunisie, faire du Ben Ali sans Ben Ali. Car si les choses restent en l’état, bien que parti, l’ombre du despote tunisien continuera de planer et hantera la scène politique en Tunisie, quoi qu’on dise. Et l’argument qui veut que les membres de l’ancien régime présents dans le nouveau gouvernement aient les mains propres, ne trompe vraiment personne. On ne peut pas avoir trempé dans un système aussi pernicieux que celui de Ben Ali et en ressortir indemne de toute souillure.

Il s’agit sans doute d’une poudre aux yeux destinée à masquer une volonté affichée par des inconditionnels de Ben Ali de s’accrocher aux affaires, histoire de perpétuer la méthode de leur mentor, récupérer à la longue ce qu’ils ont perdu, et pourquoi pas, songer même à faire revenir d’exil leur chef, tout en prenant grand soin de se déguiser sous de nouveaux apparats. Cela ressemble fort à du mauvais camouflage. Avec le fort inconvénient que les émissaires généralement font plus dans le zèle que le commanditaire lui-même. Si tout ça c’est pour en arriver là, la question se pose légitimement de savoir s’il fallait alors chasser Ben Ali de son palais présidentiel.

Des Tunisiens le disent si bien, qui affirment que le dictateur est parti, certes, mais que la dictature demeure. Et de toute évidence, ils ne sont prêts à l’accepter. En tout cas, pour l’instant, l’entame de la transition manque de lisibilité, quand trois membres, issus des syndicats et de l’opposition, qui n’y auront passé que 24 heures, ont décidé de démissionner pour dénoncer le maintien au gouvernement des partisans de l’ancien parti au pouvoir.

Et c’est certainement pour calmer la situation que le président Fouad Mebazaa et le Premier ministre Mohamed Ghannouchi ont renoncé à leur poste au sein de leur formation politique. A la décharge du nouveau Premier ministre, on comprend le souci qu’il a de la continuité de l’Etat ainsi que la délicatesse que représente toute période de transition. Car, enfin, le RCD a tout de même dirigé ce pays, 23 longues années durant, et on n’aurait pas compris que l’on fasse table rase de tout, en faisant passer tous ses dignitaires à la trappe.

La Tunisie, pour repartir d’un bon pied, a sans doute besoin de la compétence et de l’expérience de certains d’entre eux. Mais de là à presque tout leur céder, ne laissant que la portion congrue à ceux-là même qui ont eu l’idée de secouer le cocotier, il y avait un pas qu’il ne fallait sans doute pas franchir.

Reste à savoir si le mécontentement des Tunisiens suffira pour forcer Mohammed Ghannouchi à revoir sa copie, ou si ce sont ces derniers qui devront faire preuve de suffisamment de patience pour franchir les six mois qui les séparent des élections qui se préparent.

Etant donné la multiplication des signes d’hostilité de la population à l’encontre de ce nouveau gouvernement, rien n’est vraiment moins sûr. Un despote s’en est allé, mais d’autres interrogations continuent de toujours se poser quant à l’avenir de ce pays qui, plus que jamais, est à la recherche de la bonne formule pour repartir du bon pied. Et il lui faudra la trouver, ne serait-ce que pour conjurer le pire.

Par Jean Claude Kongo

L’Observateur Paalga

19 Janvier 2011.