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Trois jours après le renversement du régime de Amadou Toumani Touré par un coup de force conduit par le capitaine Amadou Haya Sanogo, l’ancien président de l’Assemblée nationale du Mali, le Pr Ali Nouhoum Diallo, a réagi à ce coup de force contre la démocratie avant de mettre en garde le groupe du capitaine Sanogo contre toute tentative de confiscation du pouvoir.

Après ce coup de force quel regard portez-vous sur la situation ?

Durant les dix ans de la présidence d’Alpha Oumar Konaré et les dix ans de ma présidence à l’Assemblée nationale, tous les coups d’Etat qui sont survenus dans la sous-région ont été immédiatement condamnés par ces deux institutions. Depuis 1994, le Premier ministre Ibrahim Boubacar Keita également a condamné tous les coups d’Etat survenus dans la région. Il faut retenir que c’est une question de principe. Le président Amadou Toumani Touré, malheureusement, n’a pas entendu nos mises en garde. En tout cas, il a participé au parachèvement de l’insurrection populaire entamée, les mains nues, par les forces démocratiques et populaires.

A la dernière réunion du Cercle de réflexion et de solidarité, de l’amicale des anciens de l’AMME, je réitérais encore mon appel à ATT de faire en sorte qu’il reste encore le héros du 26 mars. En outre, j’ai fait appel à ceux qui étaient présents de contribuer à sauver ATT même contre lui même. Aujourd’hui, j’affirme que ce coup d’Etat m’attriste profondément dans la mesure où c’est un recul pour la démocratie malienne.

D’ailleurs, le président Alpha Oumar Konaré me répétait que si jamais un militaire lui succédait, ça serait un échec non seulement pour lui-même, mais aussi pour la démocratie malienne. Or en 2002, c’est un militaire qui lui a succédé. Et c’était déjà le premier échec et de la démocratie et du président Alpha et de tous les Maliens qui se sont battus avec lui et qui continuent de se battre encore pour la sauvegarde des principes de la démocratie au Mali. Je condamne ce coup de force. Ce qui n’a rien à voir avec l’appréciation des hommes qui ont fait le coup d’Etat.

Maintenant, je ne peux que les mettre en garde contre toutes les illusions. Il faut savoir que des hommes peuvent être en tenue, mais aussi être de grands politiques. Des hommes peuvent être en tenue et faire un coup d’Etat sans que ce soit d’ailleurs eux les vrais penseurs du coup d’Etat. Donc, le rêve des intellectuels d’accourir pour être la conscience et l’éminence grise de ceux qui ont fait le coup d’Etat reste illusoire. Ils doivent comprendre que beaucoup d’officiers et sous-officiers du Mali sont aussi des intellectuels qui ont fait de grandes études.

Depuis hier, je sais que ceux qui sont présents sont les camarades de promotion, donc beaucoup étaient de l’AEEM. Aussi, le martyr, capitaine Sékou Traoré, assassiné à Aguelhoc avec ses camarades, était un ancien membre de l’AEEM. Il n’est pas exclu que ceux qui sont à Kati aujourd’hui soient de la même promotion de l’AEEM. On ne fait pas un coup d’Etat pour après se faire mener par le bout du nez par d’autres hommes. La conduite de ceux qui ont fait les coups d’Etat a été diverse. Il y a ceux qui ont eu le comportement de Thomas Sankara, le comportement de Marien Ngoabi, Jerry Rawlings, Houari Boumediene, Mobutu, Idi Amin Dada. Donc, il est important que les forces démocratiques républicaines du Mali comptent d’abord sur elles-mêmes et comprennent qu’il faut sauvegarder la République et la démocratie. Il est évident que les hommes qui font un coup d’Etat, cela ne leur enlève pas leur qualité de citoyen malien.

Mais au regard de la Constitution du 25 février, ils ont posé un acte de crime imprescriptible. Il va de soi que quand des hommes détiennent un pouvoir, le reste de la nation a le devoir de faire face à la résistance par le dialogue et par la discussion. Mais que tous ceux qui pensent qu’ils doivent simplement aller constituer une nouvelle cour, sachent qu’en commettant ce pêché mignon de beaucoup d’intellectuels africains, ils ne rendent pas service au Mali, à l’Afrique et même à ceux qui viennent de prendre le pouvoir.

Est-ce un échec de la démocratie ?

Déjà, nous avons affirmé que c’est un échec de la démocratie. Le président Amadou Toumani Touré disait souvent en substance que ce sont notamment les dictatures, la mauvaise gouvernance ou les déficits démocratiques qui peuvent engendrer un coup d’Etat. Quand il le disait, il ne pensait qu’à la gouvernance des civils. Il ne pensait pas qu’une mauvaise gouvernance militaire aussi peut générer un coup d’Etat. Je n’ai pas un tempérament à m’en prendre aux hommes politiques. Il faut savoir que les hommes qui sont en train de travailler ne sont pas tous des saints. Et l’erreur dans la gestion de toutes choses est inhérente.

Mais plutôt, c’est la façon dont on fait face à ces erreurs qui est déterminante. Autrement dit, il est temps de faire une analyse de l’état de la démocratie, voir dans quelle mesure il y a une capacité à tirer les leçons dans toutes les erreurs commises et toutes les faiblesses constatées. Telle est ma vision des choses.

Quelles sont vos propositions pour un retour rapide à l’ordre constitutionnel ?

Le président Amadou Toumani Touré a toujours dit qu’il va organiser les élections. Le schéma que j’ai toujours dit est de l’encourager dans ce sens tout en faisant en sorte que cela soit de façon transparente et crédible, jusqu’au jour où il viendra nous dire qu’il ne peut pas organiser les élections. C’est encore une fois, pour moi, de dire que le putsch n’aurait pu se justifier, à la rigueur, que si Amadou Toumani Touré venait de dire qu’il ne pouvait pas organiser les élections conformément à la date prévue.

Et que la Cour suprême et la classe politique font le constat de son échec, carence et incompétence. Je pense qu’aujourd’hui encore, on peut imaginer que le président Amadou Toumani Touré démissionne dans la mesure où ceux qui viennent de prendre le pouvoir disent qu’ils l’ont fait afin que la nation dispose non seulement des moyens pour faire face à la rébellion, mais aussi dans le but d’organiser les élections. Je pense que rien ne les empêche d’accomplir leur mission.

Dès lors qu’on obtient la démission d’ATT devant la Cour Suprême, Cour devant laquelle il avait prêté serment, ceux qui détiennent le pouvoir peuvent parfaitement faire prêter serment à Dioncounda Traoré, pour être conforme à cette Constitution qu’ils ont dit avoir suspendue. Ce que naturellement je condamne. Et Dioncounda ayant prêté serment, la Constitution étant claire, c’est dans un intervalle de 21 jours à 40 jours que les élections doivent être organisées.

Si au regard de la situation, ils ne peuvent pas le faire, la solution que je vois, c’est de convoquer une conférence nationale qui élit un chef d’Etat de la transition, un premier ministre de la transition et définit la durée de la transition. Le premier, le président de la République bénéficiant de la légitimité de cette conférence nationale peut former un gouvernement qui s’appliquera à résoudre le problème du Nord et à organiser les élections. Pour qu’un président démocratiquement élu prenne la destinée du Mali et organise les élections législatives et plus tard les communales.

On peut envisager une loi d’amnistie pour ceux qui viennent de prendre le pouvoir. Parce que j’ai entendu des discours où je pense qu’il est question de nous rédiger une Constitution pour assoir une démocratie populaire. Maintenant, je peux comprendre, sans être d’accord, que le CNRDR ne veut plus appliquer la Constitution du 25 février 1992. Mais je peux comprendre si réellement parce qu’ils sont meurtris par ce qui s’est passé au Nord. Je peux comprendre. Alors, qu’eux mêmes convoquent une conférence nationale, pour ne pas du tout rester au pouvoir. Voilà comment je vois la question.

Mais j’imagine tout simplement qu’ils entrent en discussion avec les forces démocratiques. En tout cas, cela pourrait les réhabiliter aux yeux de tous les républicains qui ont été profondément choqués par ici, surtout que les nouvelles ne sont pas bonnes. C’est Bourem, Anefis et la bataille fait rage à Kidal. Gao dont les généraux ont été ligotés par les mutins. Que les gens comprennent qu’ils ont été touchés par les attaques dans le Nord. Des attaques qui sont condamnables par les tribunaux internationaux. Je pense avoir dit l’essentiel de ma pensée.

Propos recueillis par Nouhoum DICKO

Le Prétoire du 30 Mars 2012