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Maintenant, tout le monde n’attend que la Cour constitutionnelle et l’Administration territoriale pour le nom du prochain président en la personne d’Ibrahim Boubacar Kéïta ; pour remettre tous les compteurs à zéro à partir de la date de son investiture afin de compter et décompter le temps à passer à Koulouba. Chacun selon son agenda secret ou connu, tous les actes du chef de l’Etat seront scrutés et analysés. Avant sa confirmation officielle et prise de fonction, une mise au point (même personnelle) est nécessaire. C’est l’exercice auquel se livre l’auteur des lignes qui suivent.

C’est en la mémoire de feue Nakani Kéita que je m’adresse en tant qu’aîné à mon benjamin IBK. Ici, il ne s’agit pas d’âge ou du moins pas de nombre d’années de vie mais de rapports sociaux établis par la nature et renforcés par des « décrets « du vécu ancestral. C’est la vieille Nakani Kéita, partie il y a quelques années déjà rejoindre ses ancêtres, qui m’a confirmé en sa manière qu’étant un vrai Koulibaly, elle une Kéïta (c’est le moins que l’on puisse dire) ne pouvait s’adresser à moi que comme une cadette s’adresse à son « aîné « . Elle avait plus de quatre-vingts ans et j’en avais à peine le quart, à l’époque. « N’koro Sidi « , aimait-elle à s’adresser à moi chaque fois qu’elle voulait aborder des « choses « sérieuses. Le Mali s’en sortira – avec toute la conviction, quand désespéré vers la fin du régime de la 2ème République, je bavardais avec elle sur mes incertitudes sur l’avenir que réservaient les dirigeants à la jeunesse de ce pays dont je fais partie. Quand les acteurs de la lutte « démocratique « ont commencé à prendre leur chemin à eux et oublié ce pourquoi ils avaient prétendu s’être battus, je n’ai pu lui en parler car elle n’était plus là physiquement.

Ceux qui l’ont connue savent de qui je parle en évoquant la mémoire de Nakani et ce n’est pas à toi que j’apprendrais qui elle est. Nakani avait voulu m’adopter et y était parvenu presque lorsque les aléas de la vie m’éloignèrent d’elle vers la fin de sa vie. Nakani m’a permis (sur son insistance) d’aller assister à la cérémonie septennale du « Kama (kaba) blon « . « I ni ka Jélikè ka waa « , m’avait-elle dit en parlant d’un ami avec qui je partageais beaucoup de choses à l’époque du nom de Siaka Kouyaté.

Un rappel ennuyant certainement pour la plupart des lecteurs mais pas pour toi car je sais combien tu tenais à elle pour tout ce qu’elle représente pour toi.

Au moment où tu arrives à la réalisation du plus grand rêve de ta vie, tu devrais te souvenir de ces mots de ton ascendant le plus célèbre même en le paraphrasant : faire du Mali un pays uni comme le Wagadu, c’est-à-dire « solidaire comme les doigts de la main « (bolokoni den kelen tè bèlè ta, « un doigt ne saurait à lui seul prendre un caillou « ) et « en harmonie avec lui-même comme le sont les dents et la langue dans la bouche […] Aux yeux de beaucoup de ses compatriotes, et non des moindres, cela était une gageure, d’autant que chaque clan, chaque lignage, chaque village…se prenait pour le nombril du pays. « Pour lui, il a fallu « guérir les habitants [du pays] de leurs tares qui ont pour nom infatuation (yâda), suffisance (yèrèbonia), égoïsme, mépris et haine pour son prochain, sinon notre patrie n’ira jamais de l’avant « .

N’as-tu pas répété à qui voulait entendre pendant la course vers Koulouba que pour toi, c’est le Mali qui compte avant tout. En plus tu as toujours dit pendant les années passées à la primature que tu ne reculerais devant rien chaque fois qu’il s’agit de la grandeur du pays. On m’a rapporté comment parfois tu t’es senti mal à l’aise toutes les fois que tu sentais que le Mali était rabaissé par ceux qui en avaient la charge. Tu sais qu’il faut à l’homme qu’il faut au Mali actuellement avoir une bonne moralité, chose nécessaire pour réaliser et réhabiliter la grandeur du pays, mais la fermeté dont tu as su faire preuve dans le passé a pu convaincre beaucoup à faire le choix dont tu portes la marque aujourd’hui. Autant il a été difficile de se hisser là où tu es aujourd’hui autant il va encore être plus difficile de satisfaire le peuple malien si divisé après tant d’épreuves.

Saches Ibrahima Boubacar Kéita que ceux qui ont voté pour toi ne l’ont pas fait parce qu’ils t’aiment ou qu’ils veulent te voir venir bâtir une nouvelle classe de privilégiés qui n’aura aucun respect pour eux, leurs compatriotes et qui va très arrogamment se mettre à les narguer à toutes les occasions au nom de richesses et de légitimité mal acquises au seul fait d’être avec toi. Beaucoup ont estimé que dans la panoplie de candidats, tu étais celui dont le profil se rapprochait le plus de ce que devrait être l’homme qu’il fallait à ce moment précis de l’histoire du pays. Je ne crois pas que ton nom, quoique illustre comme ceux d’autres concurrents, tu en conviendras, ait pu être l’élément déterminant. Surtout quand on sait que cette terre est bâtie sur l’effort de tous les fils et notre histoire doit à plus qu’un nom même si il faut une tête de proue à tout navire quelle que soit l’endroit où se situent les forces motrices qui le propulsent. Le meilleur exemple n’est-il pas à ce sujet l’histoire du Mandé surtout à sa naissance!

Tu as rappelé des épisodes de ton père Boubacar pour dire qu’il était le modèle de la droiture, montres nous que tu suis ses traces en sachant que l’on ne peut et ne doit être généreux qu’avec ce qui est à nous dans la gestion moderne. Si feu Boubacar a pu faire passer un week-end à ses employés au bureau pour rechercher les traces de sous, quoique minime (vingt-cinq francs malien, selon des témoignages de feu Dialla Konaté sur Malilink), du trésor public, toi tu ne peux ni toi-même ni laisser des gens s’accaparer des biens publics avec la seule garantie d’être ou avec le Président. On a parlé des milliardaires de la démocratie pendant que tu étais encore là, quoique ! Ne nous déçois pas maintenant que l’on sait qu’il n’y a que la Constitution de ce pays et Allah (!) qui sont au-dessus de toi.

Tu as dit ceci « la déliquescence de l’Etat malien est l’une des causes de la situation actuelle. Si les Maliens m’accordent leur confiance, l’une des premières tâches auxquelles je me consacrerais sera de reconstruire un Etat digne de ce nom. Un Etat fort au service de l’efficacité, et dont l’un des socles devra être la justice et la bonne gouvernance « .

La lutte contre la corruption sera organisée sur la base d’un principe : la tolérance zéro. Cette tolérance zéro sera couplée avec des mesures permettant à tous les Maliens de faire face à leurs besoins vitaux dans la légalité. La justice sera implacable, mais juste. L’exemple viendra d’en haut. Je le dis, je le ferai ! Inch’Allah ! «

Maintenant rien ne s’oppose à la réalisation de ces promesses si ce n’est la réalité du pouvoir à laquelle tu te trouves confronté. Si quelqu’un pouvait avoir des excuses pour sa méconnaissance de certaines réalités, toi IBK, crois-tu que cet argument puisse t’être toléré ? Assurément, non ! Tu n’as d’autres choix que de faire ce que tu as promis de réaliser.

Tu le disais toi-même au lancement de ta campagne : « Jamais une élection présidentielle n’aura eu autant d’importance pour notre pays« .

Il s’agit d’élire le chef de l’Etat. Le chef d’un Etat failli. Il s’agit d’élire le commandant suprême des forces armées, qui devra reconstruire notre outil de défense. Il s’agit d’élire celui ou celle qui saura réconcilier les Maliens, et refonder l’Etat.

Enfin, il nous faudra élire l’homme qui pourra mener le bateau Mali à bon port par ces temps de tempête« Te sens tu es à l’aise dans les habits que tu t’es confectionné pour le chef suprême des armées, le chef de l’Etat failli à refonder ? Peu importe la réponse, tu l’as voulu et tu dois t’assumer sans parti pris car tu t’es dit prêt à servir ce pays en devenant son Président.

Pour ne pas être long à lire, personne ne se donnant le temps de lire par manque supposé de temps, je vais juste rappeler deux choses, même s’il peut y en avoir des milliers.

Tu devrais apprendre à te méfier du consensus de façade ou de forme, juste pour ne pas s’opposer au chef que tu es. Tu sais ce que cela peut coûter de vouloir s’opposer au chef. Tout le monde cherchera (et cela a commencé depuis la fin du 1er tour) à rentrer dans tes grâces maintenant et tu le sais très bien que c’est juste pour eux d’abord (pour la plupart d’entre eux) et le pays ensuite alors que tu nous as dit le contraire.

Tu devrais apprendre à résister à la nouvelle classe de laudateurs qui va trouver des ressemblances entre toi et ton ascendant. Si tu les laisses faire, tu es perdu, le commun de tes compatriotes dira « foutu « !

J’ai encore beaucoup de choses à te dire, mais je m’arrête là. Saches seulement que c’est « l’aîné « de ta tante Nakani Kéïta qui t’a parlé et c’est ce qui justifie ce langage direct. Tu en fais ce que tu veux de son discours. Il ne s’attend à aucune réponse mais à de l’action de ta part pour que les habitants de ce pays aient encore une raison d’espérer sur les hommes qui vivent sur cette terre de nos ancêtres. Si tu échoues, saches que le Mali n’est pas foutu (il y a plus valeureux dans ce peuple) mais tu n’as pas d’excuses pour ne pas bien faire dès le premier jour et la dignité t’interdit de vouloir trouver des prétextes et des alibis car tu savais toute la situation avant de te lancer là-dedans. Tu n’es peut-être pas la main de Dieu, mais tout pouvoir ne provient que de Dieu ; alors taches de réaliser Sa Volonté pour ton peuple à qui tu as promis ce que personne ne t’a obligé à lui promettre.

Nous sommes engagés à bâtir ce pays avec toutes les compétences disponibles. Si tu veux que le processus soit sous ta conduite alors tu sais ce qu’il te reste à faire! C’est vrai que pour beaucoup tu peux difficilement incarner le changement. Mais il est possible pour toi de donner de l’espoir aux acteurs du changement en lançant les bases pour le changement. Ceci passe par le fourre-tout de la bonne gouvernance !

Sidi Coulibaly

Les Echos du 16 Août 2013