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Servir dans le détachement, la droiture, la responsabilité l’académie malienne peut amener à ce que la dignité et l’honorabilité d’un homme puissent être jetées dans la boue comme un vulgaire malfrat. C’est cela le pays de « Faden sago » (celui qui s’est déconsidéré aux yeux de l’ennemi) auquel faisait allusion Mgr Zerbo !

Très chers, nous nous permettons de vous écrire la présente lettre pour trois raisons :

– la première, parce que les universités de Bamako sont situées dans votre localité « gestionnaire » ;

– la deuxième, bien que situées sur vos servitudes, leur gestion et celle de leur domaine ne relèvent point de vos ressorts et enfin ;

– la troisième, pour poser les bases suffisantes d’une bonne collaboration entre les autorités gestionnaires respectives du pays « Mali » et non celui de référence du nôtre Monseigneur et du domaine universitaire.

Il est vrai que l’université constitue une nouveauté pour nombre de Maliens, mais elle obéit à une tradition assez vieille. Cette tradition a pu être maintenue grâce à la clairvoyance des « maîtres » des cités, des gouvernants; ceux-ci ont voulu, à travers l’invention, l’initiation des concepts de « franchise » et « de libertés académiques », créer un espace à l’intérieur de la cité, un espace qui soit régi par les seuls « universitaires » (ceux qui vivent dans la cité monde). C’est dire que ces responsables ont voulu, par là, faire la distinction nette entre l’espace public et l’espace universitaire.

Si l’espace public relève de la gestion quotidienne des édiles et des gouvernants, celui universitaire est confié à ceux dont les résultats de recherches orientent les gouvernants dans les choix publics. En clair, toute action publique doit être motivée par l’habitant, par une majorité relative.

En ce qui concerne le fond de la présente démarche, la population universitaire vient d’apprendre avec émoi l’arrestation/kidnapping d’un de ses responsables gestionnaires, le recteur de l’Université des sciences juridiques et des sciences politiques (USJSP), le Pr. Salif Berthé, et pour cause ! Il est vrai que cela n’est pas une première, l’intrusion des forces de sécurité dans l’espace académique : Kary Dembélé, Mamadou Lamine Traoré et autres sont passés par là ? A ne pas s’en douter, c’étaient des périodes d’exception ; ces arrestations ont été acceptées dans la noblesse, pourvues qu’elles donnaient sens et références pour la génération de ceux qui ont lutté afin que la Constitution de 1992 soit.

C’est encore frais dans la mémoire des Bamakois, le triste baptême d’une rue de Sogoniko du nom de ce Premier ministre d’un pays scandinave assassiné. Rappeliez-vous de ce que la population a réservé à cette initiative ? Qu’en est-il aujourd’hui ? L’histoire retiendra que les autorités de Bamako d’alors s’étaient maladroitement prises pour immortaliser Olof Palm ! Un autre couac, celui-ci s’est passé en France. Les faits :

« Mardi, 16 mars 2004, une centaine d’étudiants venus de plusieurs universités parisiennes se sont rassemblés peu après midi à la Faculté de Nanterre pour détruire le mur de cloisonnement que le président, Olivier Audéoud, avait fait construire durant les vacances de Noël entre les bâtiments E et D. Derrière des banderoles ‘Sécuritaire hors de nos vies’ et ‘C’est la liberté qui murmure’, les étudiants, masqués et armés de masses et d’un bélier, n’ont eu besoin que de quelques minutes pour abattre ce mur de cinq mètres de longueur. Olivier Audéoud n’a bien sûr pas hésité une fois de plus à faire appel à la police, contraignant ainsi les manifestants à quitter rapidement les lieux avant l’arrivée de plusieurs dizaines de policiers qui ont occupé le campus durant plusieurs heures et procédé à de multiples contrôles d’identité ».

Face à cette descente policière, le ministre de l’Intérieur français d’alors remarquait, le non moins ex-président de la République : « Cette présence policière sur l’Université n’est pas tolérable ». Que dire alors de l’arrestation d’un recteur devant les premiers responsables de son ministère d’attache et de ses homologues d’autres universités de Bamako ? Une arrestation qui n’a aucun lien avec un mobile d’atteinte à la sûreté de l’Etat mais surtout un montage grotesque ourdi par des « gens » qui n’ont jamais accepté la nomination du Pr. Berthé à la tête de cette université !

Servir dans le détachement, la droiture, la responsabilité l’académie malienne peut amener à ce que la dignité et l’honorabilité d’un homme puissent être jetées dans la boue comme un vulgaire malfrat. C’est cela le pays de « Faden sago » auquel faisait allusion Mgr Zerbo !

A la différence du contexte du pays de référence de notre cher Mgr, pour l’opinion publique, l’Université est une institution nationale. Mais il convient de répéter que lorsque les communautés universitaires utilisent l’expression « liberté académique », elles entendent invariablement qu’elles doivent jouir comme les individus ou les Etats, d’un droit à l’autodétermination. Ce droit à l’autodétermination signifie alors, par rapport à leurs objectifs académiques, l’autorité de déterminer elles-mêmes leurs propres lignes d’action.

Il faudrait, toutefois, faire la différence entre cette autorité et le pouvoir ou la capacité de poursuivre une ligne d’action choisie personnellement. Car, l’un consiste à réclamer le pouvoir de choisir et de faire, alors que l’autre désigne la capacité ou la possession de moyens d’entreprendre ou de réaliser des actions choisies par une instance donnée. La communauté universitaire peut jouir de l’une sans bénéficier de l’autre. Sharon Hill (1990 : 176) illustre bien cette conception en distinguant :

« Les Etats souverains, par exemple, sont généralement considérés comme ayant une autorité plutôt large pour choisir eux-mêmes. On dit qu’ils ont le droit de déterminer leur mode de gouvernement et leurs gouvernants, la répartition de leurs ressources, les formes de cultures à soutenir et auxquelles ils vont se consacrer, etc. Etre habilité à faire ces choix signifie qu’ils ont le droit d’attendre des autres la non-ingérence dans l’exercice légitime de leur autorité et de se protéger contre une éventuelle ingérence.

En d’autres termes, ils ont aussi le droit d’espérer continuer à gouverner sans être submergés par la propagande destinée à influer les résultats d’élections ou autres expressions des droits. Tout ceci semble plutôt indiscutable. Cependant, un petit Etat dépendant peut estimer son droit à l’autodétermination violé par de simples menaces de privation d’un soutien essentiel proférées juste parce qu’il n’aurait pas adopté les politiques voulues par son voisin plus puissant et plus riche ».

La relation entre la communauté académique et les centres de pouvoir de la société est presque analogue à celle du petit Etat et son voisin plus important, dans l’illustration que nous venons de donner.

Fort de ces éléments de réflexion, même s’il y a quelques années tout près, après le sit-in de protestation des enseignants face à la fureur des « bétons privés » qui, d’ailleurs, continuent de se disputer l’espace universitaire en lieu et place de clôture citoyenne prônée par un ancien ministre de l’Education nationale, nous vous disons messieurs les responsables du pays de « Faden sago » de notre cher religieux, les universitaires maliens voudront ne plus revivre cette « intrusion » constante et répétée de l’investissement de son domaine par les forces de sécurité de ce grand Etat et voisin.

Le citoyen Berthé a une adresse personnelle fixe et connue bien que celle de recteur soit également reconnue, il s’agit là de deux adresses différentes et cette distinction a une valeur intrinsèque pour les académiciens. Le rectorat fait partie de leur « espace », constitue une « partie » de leur « petit Etat ». Au nom du respect dû aux « franchises et aux libertés académiques », les universitaires maliens vous disent « ça suffit ». Le respect de ces principes et leur appropriation méritent d’être connus parce qu’ils font signes et symboles. La nouvelle génération d’universitaires demande ces signes de symboles.

Pr. Naffet Kéita

(maître de conférences à l’ULSH de Bamako)

Les Echos 9 Mai 2012