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L’insuffisance de moyens de transport urbain à Bamako, longtemps déplorée par les populations, demeure toujours un casse-tête. A cela s’ajoutent la vétusté du parc et les tracasseries policières se traduisant, quasiment, par des rackets. Toutes choses qui engendrent l’incommodité pour les passagers qui empruntent ces véhicules.

L’Aube, votre bihebdomadaire s’est intéressé au phénomène. Enquête.

Le choix de la ligne Niomirambougou-Missira, desservie depuis 35 ans par les “dourouni“, a été motivé par les nombreuses tracasseries policières et tant d’autres incommodités dont parlent assez souvent les usagers de ladite ligne. Le constat de notre reporter est hallucinant.

L’embarquement a eu lieu à Niomirambougou, du côté de l’ancienne route de Kati. Nombre de passagers embarqués : 15 dont 12 à l’arrière et 3 dans la cabine, y compris le chauffeur et moi-même. Après un démarrage difficile, le véhicule réussit finalement à s’ébranler sur une route en bitume, dégradée par endroits, à partir de Niomirambougou jusqu’à l’entrée du quartier Badialan III. Puis, dans un élan marqué par des soubresauts dus probablement à son état vétuste, notre véhicule arrive enfin à Ouolofobougou à côté du Centre Aoua Kéita. Peu avant le rond-point de Ouolofobougou, un coup de sifflet strident retenti, obligeant le chauffeur à immobiliser son véhicule plus loin sur le bas-côté du boulevard de l’Indépendance en face à la Station Total.

Un des trois agents de police en faction se détache et s’avance nonchalamment en direction du chauffeur, demande à voir les pièces du véhicule. Sans la moindre réticence, le chauffeur s’exécute. L’agent, au visage austère, s’empare aussitôt des pièces sans prononcer un mot et reprend gaillardement sa marche cette fois vers son poste qui est adossé au mur du Centre Aoua Kéïta. Le conducteur, un quinquagénaire à la barbe et aux cheveux poivres, me guigne puis, l’air dépité, prend appui sur son siège avant de pouvoir ouvrir fébrilement la portière et d’aller rejoindre le policier à son poste. Probablement, pour se faire notifier éventuellement l’infraction qu’il aurait commise.

Avant que l’homme ne pose pied sur terre, je lui lance la question : quelle infraction avez-vous commise ? Cette question me brûlait les lèvres d’autant que je n’avais remarqué aucune anomalie dans la conduite du chauffeur.

La réponse de l’infortuné me laissera pantois : « Sauf si vous êtes étranger sur cette ligne, sinon vous devriez savoir que ces policiers ne se soucient guère de savoir qui est en règle ou pas, ni même de savoir s’il y a eu infraction ou pas. Ce qui les intéresse prioritairement, ce sont les 500 Francs qu’ils sont déterminés à nous soutirer par tous les moyens et ce tout au long de la journée ».

Sur ces mots, le chauffeur quitte son véhicule et se rend au poste. Moins d’une minute après, il a repris sa place devant le volant et démarra presque en trombe sur le vaste boulevard de l’Indépendance. Avant d’arriver à la hauteur de la Bourse du travail, l’homme tourne la tête vers moi et dit : « Vous savez, moi, j’ai toujours mes pièces en règle. Tous les policiers travaillant sur cette ligne le savent. Malgré cela, ils ne nous laissent pas tranquille. Tenez ! Par exemple, quand ils m’ont sifflé, ce n’était ni pour contrôler mes pièces, ni pour signaler une quelconque infraction. C’était juste pour me rappeler que trois rondes après, je n’avais toujours pas fait quelque chose pour eux ».

Stupéfait par cette confidence du chauffeur, je n’ai pu m’empêcher de lui poser la question de savoir si un chauffeur est obligé de soudoyer un policier pendant que toutes les pièces afférentes à son véhicule sont en règle ? Non, évidemment, me rétorque-t-il : « vous savez, nous, chauffeurs de dourouni ou de sotrama, sommes toujours pressés. Quant aux policiers, avec leurs tracasseries, ils sont enclins à tout faire pour nous faire perdre du temps. Imaginez-vous qu’un chauffeur de dourouni embarque 12 passagers à raison de 125 F chacun, soit 1 500 F, et qu’il soit obligé, à cause d’un arrêt prolongé occasionné par un policier, de se résigner à perde les 1 500F. Vous comprendrez que les gens qui sont dans le véhicule ne puissent accepter d’attendre trop longtemps. Alors, pour ne pas perdre à la fois de l’argent et du temps, le chauffeur n’a qu’un seul choix : donner au policier le pot- de- vin qu’il veut et continuer sa route avec ses passagers».

Après le boulevard de l’Indépendance, le chauffeur, sur un signal de l’apprenti immobilise son véhicule permettant ainsi à deux de ses passagers de descendre devant le Night club «Komoguel II », à Bamako coura.

Désormais notre dourouni roule sur la rue El Hadj Ousmane Bagayogo, à Bamako coura. Après le carrefour du Bar Mali, le chauffeur a été pour la deuxième fois sifflé. Là, les choses se sont passées plus vite, car l’agent qui s’était approché a aussitôt rejoint ses collègues, après avoir échangé avec le chauffeur, quelques salutations d’usage.

Tout portait à croire que le policier et notre conducteur devaient sans doute se connaître. En effet, je me rends compte que je ne m’étais point trompé puisqu’au bout d’un moment, j’apprendrai avec le chauffeur que lui et le policier s’étaient déjà vus le matin et que ce dernier a fait usage de son sifflet ne sachant pas que c’était lui.

En ironisant, le chauffeur ajoute : « l’essentiel étant fait, ce policier ne devrait plus me siffler ». Devant pareille insinuation, l’on est en droit de penser qu’un pot-de-vin a déjà été versé aux agents postés au carrefour du “Bar Mali “.

Peu de temps après, quelques passagers descendent à l’arrêt “Central sotelma“, sous la charge de l’apprenti, toujours pressé comme un pompier de voir descendre les passagers qui ont demandé l’arrêt. C’est vrai qu’il en a toujours été ainsi toutes les fois que des passagers devaient descendre ou embarquer lors des arrêts. Sur quelques altercations entre l’apprenti et une femme qui tardait à embarquer, notre dourouni redémarre en direction de Niaréla via le Vox, la Poste principale, l’immeuble “Sahel vert“, Artisanat, en embarquant ou débarquant les passagers au fur et à mesure de sa progression..

Au carrefour de l’Artisanat, quelque policiers en faction. La présence de ces policiers ne semblait susciter chez le chauffeur aucune inquiétude. Il semblerait que ceux-ci ne s’intéressent qu’aux “Sotramas“ venant des quartiers situés sur la rive droite du fleuve. Plus loin, nous rencontrons un autre groupe de policiers au carrefour du Commissariat du 3è Arrondissement. Là, rien d’anormal ne sera constaté. Toutefois, il nous est revenu qu’à partir de 17 heures, ce carrefour est beaucoup craint des chauffeurs de “dourouni“. L’on imagine pourquoi.

Route de Koulikoro franchie, le conducteur observe une courte halte au pied d’un arbre à proximité d’un immeuble. Halte qui permet à l’apprenti de faire embarquer trois personnes qui attendaient là. Puis, cape est mis sur le “railda“ en passant par les quartiers Missira et Médina-coura, traversés par la rue 18 débouchant sur l’IOTA. A la terminaison de la rue (au croisement de l’Avenue qui mène au Stade omnisports Modibo Kéita), un panneau de stop s’impose à la vue.

Pendant l’arrêt au stop, je vois se courber le conducteur pour prendre je ne sais quoi sous le tapis. L’homme a démarré avant que j’aie su ce qu’il avait pris. Moins d’une minute, après le stop, notre véhicule est de nouveau sifflé, entre le rond-point “Gabriel Touré“ et les rails , par l’un des agents, presque embusqués dans une flopée d’étales de marchands d’articles mixtes installés sur le côté droit de la route. Et, c’est à 2 mètres avant les rails que le chauffeur a finalement pu immobiliser sa voiture en occupant une bonne partie de la chaussée, faute de place où garer correctement.

Aussitôt arrivé, l’agent après un salut militaire, demande au chauffeur les documents du véhicule. Dès qu’il les a eus entre ses mains, l’agent ne s’est même pas donner la peine de jeter un coup d’œil sur ces documents. Il les a tout simplement mis en poche et s’est retiré sans commentaire. Sur le moment, le chauffeur secoue la tête puis appelle son apprenti qui est arrivé aussitôt. Il lui tend la main (refermée sur quelque chose) et dit à son apprenti : « vas me chercher vite mon cahier » ! Aussitôt dit aussitôt fait. L’apprenti remet les documents à son maître et, nous sommes repartis pour d’autres pérégrinations.

Je suis descendu momentanément au l’arrêt suivant, en face de la BMI. Une section du syndicat des “ dourouni“ est installée à ce endroit. Il était important pour moi d’approcher cette structure pour avoir l’avis d’un de ses responsables sur les rapports entre conducteurs de dourouni et policiers sur la ligne Niomiranbougou- Missira. Selon J.S, responsable syndical, il y aurait sur la ligne (15 Kms), 8 postes de police où se relaient deux équipes.

La première équipe travaille de 7h30 à 17h et, la deuxième de 17h à 20h30. S.T, un autre syndicaliste se veut plus amère et plus accusateur contre les policiers : « vous, journalistes, vous ne pourrez jamais rien changer au phénomène de racket des policiers. Parfois, quand les chauffeurs se sentent trop exaspérés et qu’ils tentent de s’opposer aux policiers racketteurs, certains sans scrupule leur rappellent le vieil adage bambara : “ le mouton broute là où il est attaché, et tant que nous seront en faction aux différents carrefours de Bamako, vous serez obligés de nous donner à manger. Personne ne peut changer cela. Pas même nos chefs qui, eux, sont dans des bureaux climatisés. Et nous, au soleil“».

Le chauffeur qui m’a transporté de Niomiranbougou jusqu’au bureau syndical, est déjà loin. Il y a vingt minutes environ que nous nous sommes quittés. Après avoir pris congé des membres du syndicat, j’ai embarqué dans un autre “sotrama“ qui doit normalement m’emmener à Niomiranbougou, mon point de départ. Plus de poste de police avant le carrefour “Total Ouolofobougou“. Avant, Bamako-coura et Dravéla sont les quartiers que le véhicule a traversés.

Mais les policiers supposés être au carrefour de Ouolofobougou n’étaient pas en place. Les habitués de la ligne que nous avons interrogés en cours de chemin à propos de rackets attribués à certains policiers, ont presque tous confirmé l’existence du phénomène.
Après débarquement, à Niomiranbougou, je me suis rendu à la Compagnie de circulation routière (CCR) pour tenter d’avoir l’avis d’un responsable de ce service sur les pratiques déviantes de certains de leurs agents déployés aux carrefours.

L’officier qui m’a reçu là, était un homme d’une courtoisie remarquable et notre entretien s’est déroulé de façon assez cordiale.

Interrogé sur les cas de rackets reprochés à certains éléments de la CCR au niveau des différents carrefours de Bamako, l’officier ne paraissait nullement surpris. En effet, reconnaît-il « il n’est pas impossible que certains agents commettent de telles incorrections. Malgré que les rumeurs soient persistantes à ce sujet, la hiérarchie de la CCR n’a pas pour l’instant enregistré de plainte d’un chauffeur se disant racketté par un agent. Mais si cela arrivait un jour, soyez sûr que la sanction prévue à cet effet, sera appliquée à l’élément mis en cause ».

Il est dommage qu’une poignée d’éléments ternisse la bonne image de notre police nationale, imagine rehaussée chaque jour auprès de l’opinion. Par la lutte contre le grand banditisme, la drogue et autres crimes, la police nationale s’est fait une place dans les cœurs des Maliens.

Alpha Kaba Diakité

18 Février 2008.