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Au lendemain de la première conférence africaine sur la transplantation d’organes qui a réuni la crème des spécialistes du monde entier dans notre capitale, Les Echos publie le témoignage d’un transplanté malien. Du manque d’eau pour son appareil de dialyse à Bamako au rejet du rein qui lui a été greffé en France, il témoigne de son cas personnel, un calvaire qui le poursuit encore.

A un peu plus de quarante ans, Abdoulaye Kéita est un cas d’école et d’étude pour la crème de la néphrologie mondiale réunie dans notre pays pour la première fois. En effet, la première conférence africaine sur la transplantation d’organes a regroupé en fin de semaine dernière les experts des cinq continents à Bamako. Cette opération touche quelque 36 personnes sur un million en Europe, une dizaine en Asie et seulement 0,2 en Afrique subsaharienne, selon le Pr. Ibrahim Khalil Maïga de l’hôpital du Point G., premier spécialiste malien et africain en néphrologie qui se prépare prochainement à effectuer sa grande première de greffe de rein dans notre pays.

L’insuffisance rénale, explique le spécialiste, est une maladie dont la durée de traitement est assez longue et très onéreuse. Mais, poursuit-il, le Mali est un des rares sinon le seul pays au monde où le traitement est subventionné par l’Etat avec un budget voté chaque année par l’Assemblée nationale depuis maintenant plus de dix ans.

Il faut dire que les premières dialyses ont commencé dans notre pays en 1997 dans des conditions cliniques et sanitaires assez approximatives avec un manque criard de moyens (seulement deux appareils de dialyse, des consommables très difficiles à acquérir…) et de professionnels – le professeur a été longtemps le seul spécialiste du pays, voire de la sous-région – sans parler de la pauvreté ambiante des malades qui ne facilite rien.

C’est d’ailleurs un de ces grands malades du pays, à qui le même professeur Maïga, à l’époque seul spécialiste du pays – aujourd’hui deux autres néphrologues garnissent son service – accordait seulement quelques heures de vie après l’avoir reçu dans son service suite à une hospitalisation d’urgence.


Abdoulaye Kéita raconte
. « J’ai été admis au service de cardiologie dans un état de souffrance inqualifiable. Au bout de quelques jours, mon état s’empirait et n’eût été la grande vigilance d’un interne qui a tout de suite détecté de quoi je souffrais, je serais déjà passé de l’autre côté ».

Son histoire, M. Kéita en fait le récit imbibé du sentiment de celui qui a vu passer les anges de la mort. Il hoche la tête, avale une grosse salive pour dénouer sa gorge puis continue : « On me fait immédiatement admettre au service de néphrologie B. Le professeur Maïga convoque ma famille pour lui dire qu’il me reste seulement quelques heures à vivre et que ce n’est pas la peine de me garder. Je suis ramené à la maison, pour ‘mourir’ parmi les miens. Mais une semaine après, un ami a réussi à contacter le cabinet de la ministre de la Santé. Grâce à cette entremise, je suis admis au service de dialyse. J’y suis un traitement pendant six mois ».

Le professeur Maïga lui-même confirme qu’effectivement il a reçu au mois de janvier 2000 M. Kéita, « un activiste estudiantin », le qualifie-t-il, dans un état comateux. Le ministère de la Santé aurait-il agi pour cela ? La famille de M. Kéita croit en tout cas que parce qu’elle n’avait pas les moyens de s’offrir une dialyse pour sauver leur fils, qu’elle a été renvoyée la première fois.


Une femme de cœur au secours !

Aujourd’hui, le professeur Maïga déclare que la dialyse est entièrement gratuite au Mali et que les consommables et les médicaments le sont aussi. « Nous demandons une participation symbolique de 2500 F CFA au malade », précise-t-il.

Mais on sait que l’activiste estudiantin avait organisé un sit-in sur la pelouse du palais de Koulouba en 2000 avec quelques malades équipés de leurs appareils pour dénoncer le manque d’eau à l’hôpital du Point G indispensable à leur traitement alors même que la pelouse du jardin du chef de l’Etat verdit sous le soleil de plomb que connaît le pays à cette période de canicule. Femme de cœur, la première Dame Adame Ba Konaré, a évité le drame en promettant à M. Kéita et ses camarades le soutien de l’état.

Le professeur Maïga qui a servi à Berlin en Allemagne, un pays reconnu comme un modèle en matière de médecine en Europe, commente cet épisode anecdotique en déclarant qu’en Afrique, il y a toujours des problèmes au début et des personnes pas très complaisantes compliquent toujours les situations les plus anodines. Aujourd’hui, son service suit 75 malades chroniques et des patients arrivent de douze pays du continent pour suivre un traitement à l’hôpital du Point G.

Une évaluation externe de son service par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et la Société internationale de néphrologie (SIN) vient de conclure des résultats très satisfaisants et des encouragements et félicitations qui font de la tenue de la première conférence africaine sur la transplantation rénale, dont son service est au cœur, un succès total.

Certes le Mali a fait du chemin. Aujourd’hui deux centres de dialyse existent à Bamako qui permettent à tous les patients auparavant obligés de rester en Europe pour suivre leur traitement. Pour les expatriés, un coût forfaitaire modique d’environ 100 000 F CFA (soit 150 euros) a été instauré pour leur faciliter les visites au pays.

Ce palier dans les services de qualité franchi avec succès, le professeur, associé à l’Université de Boston aux Etats-Unis, veut maintenant pratiquer à Bamako les opérations de transplantation rénale. Il explique : « Une transplantation, c’est un an de traitement sous dialyse. C’est une opportunité extraordinaire pour notre pays de réduire les coûts, c’est une grande chance pour les malades africains ». C’est d’ailleurs pour tout cela que le chef de l’Etat s’est porté ambassadeur auprès de ses collègues sur la cause.


Un acte très symbolique

Pourtant l’Association franco-malienne des insuffisants rénaux (Afmir), créée fin 2001 par le très militant Abdoulaye Kéita qui en est d’ailleurs le vice-président, doute de la bonne réussite de la transplantation rénale. « Pour greffer un rein, il faut d’abord bien épurer le corps insuffisant. Lorsque j’étais au Mali, au lieu des 3 séances de dialyses hebdomadaires qui devait durer quatre bonnes heures, souvent je n’étais dialysé que deux heures pour permettre aux autres malades d’être soulagés un tant soit peu faute d’appareils », se souvient M. Kéita dont l’association, à ce jour, a envoyé une quinzaine d’appareils de dialyse à l’hôpital du Point G pour aider les malades locaux, qui n’ont pas les moyens, à se soigner.

Aussi l’on n’ignore pas les difficultés qu’ont tous les pays du monde pour trouver des donneurs volontaires d’organes. Dans certains pays pauvres, c’est une véritable mafia qui contrôle le don d’organes. Un trafic monstrueux existe, avec très souvent pour acteurs les personnels de santé. Comment notre pays, pourra mieux contrôler le don d’organes pour éviter que les malades prioritaires ne soient négligés au profit des plus offrants ?

L’association des insuffisants rénaux, penche plutôt pour le développement de la dialyse qui, même coûteuse, éviterait au malade les risques de complications car, explique-t-on, il faut une équipe de suivi multidisciplinaire et un traitement post-opératoire assez onéreux. « Rien que pour les médicaments (antibiotiques et molécules pour faciliter l’acceptation du greffon par l’organisme) c’est une ordonnance mensuelle de pas moins de 2000 euros (un peu plus d’un million de F CFA) » sans compter les analyses et les visites, etc.

L’Afmir a, à ce jour, envoyé une quinzaine de machines de dialyse à l’hôpital du Point G. L’Association compte une centaine de membres tous des dialysés maliens en région parisienne. « Si nous nous étions positionnés pour défendre les droits des insuffisants rénaux, nous refuserons du monde », affirme Ibrahim Koné le président de l’Association.

Les problèmes entre les malades et les soignants à Bamako sont nombreux. Il explique le cas de l’infirmier G. qui aurait exigé d’un immigré en visite au pays 3 millions de F CFA pour pouvoir suivre ses séances de dialyse. L’Association a depuis mis au point une procédure de remboursement des frais des malades vivant en France par la sécurité sociale. L’infirmier G. a établi finalement un reçu en bonne et due forme pour permettre au patient en question de rentrer dans ses droits.

On parle encore du serment d’Hippocrate !

O. Diagola

12 Décembre 2008