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Le président malien de la Transition, Bah N’Daw, vient de boucler une mini-tournée régionale qui l’a conduit, tour à tour, au Ghana, Togo, Sénégal et Guinée-Bissau. Cette première sortie officielle du numéro un malien intervient au moment où la gestion de la transition fait polémique.

En effet, selon un décret signé du président de la Transition,  Bah N’Daw, et publié dans le Journal officiel, l’organe législatif prévu par la Charte de la Transition,  présentera l’ossature suivante : 22 membres seront des représentants des Forces de défense et de sécurité tandis que le Mouvement du 5 Juin-Rassemblement des forces patriotiques (M5-RFP) se retrouve  avec seulement 8 places. Puis, 5 à 11 postes seront dévolus aux autres partis politiques, organisations de la société civile, syndicats, mouvements signataires de l’accord de paix, chefs religieux et autres forces vives du pays.  Toujours selon le même décret, c’est le vice-président de la Transition, le colonel Assimi Goïta, qui arrêtera la liste définitive des membres du Conseil ; laquelle fera ensuite l’objet d’un décret présidentiel.

S’il y a bien un constat qui crève les yeux dans cette répartition des sièges du CNT, c’est la boulimie du pouvoir dont fait montre la junte militaire qui, non contente de s’être déjà taillé la part du lion dans le gouvernement de Transition, s’adjuge aussi la majorité des représentants au sein de l’organe législatif.

L’armée en phase de confisquer le pouvoir

Visiblement, les récriminations du Groupe de réflexion, d’analyses et d’initiatives novatrices (GRAIN) qui a rendu publique, pas plus tard que cette semaine, une lettre ouverte qui  dénonçait la trop grande présence des militaires sur la scène politique au Mali, n’ont eu que l’effet de l’eau sur les plumes d’un canard.  « Aujourd’hui, en effet, se plaignait l’un des membres fondateurs de ce groupe composé d’intellectuels, d’hommes d’affaires et de membres de la société civile,  nous avons une transition dite civile mais qui n’est vraiment pas civile puisque presque 70% des postes sont occupés par des militaires ou des proches de militaires ». Cet accaparement du pouvoir par la soldatesque, fait douter de ses intentions de servir les intérêts de la Nation. Tout laisse croire que l’armée est en phase, si ce n’est déjà fait, de confisquer le pouvoir du peuple pour le conserver aussi longtemps qu’elle le peut, comme pour confirmer l’adage selon lequel « l’appétit vient en mangeant ». La principale victime de cet appétit gargantuesque du pouvoir des boys de Kati, est le M5-RFP qui se retrouve payé en monnaie de singe après avoir abattu le gros du boulot dans la chute du régime d’Ibrahim Boubacar Kéita. En effet, alors qu’ils revendiquaient le quart des postes et la présidence du Conseil, les partisans de l’imam Dicko devront se contenter de ce que la junte leur laisse comme portion congrue. Selon certaines indiscrétions, Assimi Goïta et ses camarades manœuvreraient, contrairement aux attentes des adversaires du pouvoir d’IBK, à faire élire l’un des leurs, le colonel Malick Diaw, à la tête du futur organe législatif. Et voilà qui devrait nourrir les regrets des leaders du Mouvement ; eux qui s’étaient vu offrir plus d’une trentaine de postes de sénateurs par le président Ibrahim Boubacar Kéita, en plus des nombreux portefeuilles ministériels dans le gouvernement d’union nationale qu’il comptait mettre en place.

Que peut encore faire le M5-RFP face à la junte ?

Mais faut-il plaindre le M5 et  de façon plus générale, les Maliens  face à la militarisation du pouvoir dans le pays ? L’on est tenté de répondre par la négative à cette interrogation. Et pour cause. Pendant que la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) ferraillait dur pour que la junte transfère le pouvoir aux civils, ce sont les populations maliennes elles-mêmes qui campaient dans la rue pour manifester leur soutien aux militaires. Elles apprennent aujourd’hui à leurs dépens, qu’il n’y a jamais de bon coup d’État et qu’il faut toujours se garder d’acclamer l’intrusion de la soldatesque sur la scène politique. Certes, à leur décharge, il y avait le cas exceptionnel du  Général Amadou Toumani Touré qui, après avoir « balayé la maison » en 1991, avait remis courageusement le pouvoir au nouveau président élu, Alpha Oumar Konaré. Mais ce ne fut que l’exception qui confirme la règle. Du reste, point n’était besoin d’être rompu à l’art du maraboutage pour comprendre que l’armée malienne ne pouvait être la solution au problème malien puisqu’étant elle-même une partie du problème. Cette armée aux allures d’une armée mexicaine, est l’une des plus corrompues d’Afrique comme le révèle un rapport qui classe parmi les milliardaires maliens, 9 généraux.   Cela dit, la question que l’on peut se poser est la suivante : que peut encore faire le M5-RFP face à la junte qui n’entend véritablement pas partager son pouvoir qu’elle tient comme un butin de guerre ? Va-t-il renouer avec les manifestations de rue comme il l’avait fait avec Ibrahim Boubacar Kéita ?  Ce serait un pari risqué face à des militaires qui n’hésiteront pas à réprimer. Et rien ne prouve d’ailleurs que les populations qui ont compris le jeu des politiciens, se laisseront mener à l’abattoir. Le M5-RFP va-t-il alors se retourner vers la CEDEAO qu’il a vouée aux gémonies, il y a peu seulement ? Là aussi, le pari est loin d’être gagné car, l’instance communautaire sous-régionale a aussi des limites qu’elle ne saurait franchir. Elle se garderait bien d’interférer dans les affaires intérieures des États, après avoir été échaudée plus d’une fois.

Jean Pierre James

Source: Le Nouveau Réveil