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On ne se lassera pas de le dire car la répétition est une vertu pédagogique : la politique est la saine appréciation des réalités. Dans la gestion de la crise malienne, beaucoup de décisions et beaucoup de prises de position ont été malheureusement dictées par l’émotion. A commencer par la CEDEAO qui a signé un accord avec le CNRDRE et qui, sans le dénoncer formellement a choisi de l’ignorer, oubliant que les conventions librement signées font la loi entre les parties. Pourtant côté malien, tout le monde (président, premier ministre, chef du CNRDRE) se réfère à cet Accord qui est le seul référentiel juridique permettant de conduire la transition.

jpg_une-948.jpgPuisque le Mali fait partie dela CEDEAO, la force de cet accord ne fait l’ombre d’aucun doute sauf pour ceux qui pensent pouvoir faire le bonheur des Maliens contre leur gré. On ne peut régler un problème important qu’en lui donnant sa vraie dimension dans un système de questionnement intelligent le mettant au centre des préoccupations. L’adage populaire dit bien qu’on ne peut raser une personne en son absence.

Les militaires sont incontournables

Il y a une rupture de l’ordre constitutionnel suite à un putsch militaire et une occupation partielle du territoire nationale par une rébellion islamico-mafieuse. Ceux qui sont responsables de la rupture de l’ordre constitutionnel sont des militaires de l’armée régulière, armée dont le pays a besoin en première ligne pour libérer les régions occupées. La première réaction de sagesse consiste à comprendre que, compte tenu de la nature de la crise, rien ne peut se régler durablement sans l’implication des militaires. Et puisque les putschistes ont justifié leur action par l’incompétence du pouvoir d’ATT, il faut leur donner l’opportunité de réhabiliter l’armée nationale en leur octroyant les équipements demandés.

Certains hommes politiques au vu du fauteuil présidentiel laissé subitement vacant suite au putsch, ont pensé que la communauté internationale, notamment la CEDEAO pouvait apporter une réponse à la question militaire en mettant l’armée nationale sous le boisseau. Qu’on soit pro ou anti putschistes, la condamnation de principe s’imposait mais, par réalisme, il aurait fallu faire bloc et discuter avec les putschistes pour convenir d’une transition la plus courte possible axée sur la libération du nord et l’organisation des élections, même en subissant la pression de la CEDEAO. Savoir exploiter la force du mouvement lorsque les vents ne sont pas favorables fait pourtant partie de la panoplie du politicien, à moins que les conditions d’exercice de notre démocratie au cours de ces dernières années n’aient complètement émoussé certains réflexes. En ce qui concerne le président de la transition, il n’est plus le chef d’un parti politique ou d’un quelconque regroupement, il est désormais à la disposition du Mali qui lui demande obligeamment de se tenir à équidistance des positions partisanes s’il veut mériter de la nation. Désormais, il est face à son propre agenda politique.

Dioncounda exercera-t-il son « devoir d’ingratitude » ?

Le nouvel agenda lui impose un « devoir d’ingratitude » vis-à-vis de ses amis d’hier, devoir qui s’impose en fait à tout haut fonctionnaire de l’Etat placé en position d’arbitre pour sa compétence et sa loyauté. C’est un devoir qui procède de la valorisation du mérite et du sens de l’Etat qui ne peuvent s’accommoder des petits trafics d’arrière cour. Les dernières propositions qui consacrent la réalité du terrain montrent qu’il a une claire conscience des enjeux. L’orgueil et l’amour propre exacerbés sont les vrais cancers de la politique. Les jusqu’au-boutistes le comprendront-ils ? Le président et le premier ministre font tous référence à l’Accord Cadre. En réalité il y a une grande complémentarité dans leurs différentes interventions malgré les tentatives grossières de les opposer. Le premier ministre a parlé du gouvernement et de son action pendant que le président a fait des propositions concernant les autres organes de la transition, organes prévus par l’accord cadre. Dioncounda Traoré qui a une expérience politique avérée, qui connait bien les hommes politiques maliens, ne commettra certainement pas l’erreur d’endosser une tenue de combat taillée par d’autres à d’autres fins.

Dans la vie, il y a ceux qui vont à l’aventure sans s’assurer de l’adaptation de leurs moyens aux situations et ceux qui ne s’engagent qu’après un examen minutieux des armes dont ils disposent face aux évènements. Tout est finalement une question d’appréciation, de saine appréciation de la réalité. Cependant, si l’erreur est humaine, persévérer dans l’erreur est diabolique.

C. Amadou

Canard Déchainé du 6 Août 2012