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Transition dermatologique : “La difficulté d’entretenir une peau qui n’est pas mienne, m’a poussé à arrêter ces produits”

Ce n’est plus d’actualité ces questions de dépigmentation de la peau diront certains. Mais la gravité de la situation nous pousse à continuer de rappeler les dangers de ces produits dépigmentants. Ce phénomène est encore aujourd’hui une réalité, souvent inavouée. Dans les rues, il n’y a presque plus l’ombre d’une femme à la peau noire d’ébène. C’est bien cela le plus alarmant, la perdition d’identité. La peau claire, est tendance !

Et pourtant, l’on ne cesse de rappeler la dangerosité de ces produits. L’hydroquinone et les corticoïdes détiennent le trophée des composants les plus dangereux. Principalement disponibles à des fins médicales pour des pathologies cutanées, ces deux éléments peuvent être cachés de l’utilisateur dans des produits cosmétiques .
La dépigmentation volontaire correspond en effet à l’utilisation cosmétique de produits dépigmentants pour éclaircir volontairement la peau dans un but « esthétique ». Qu’ils soient naturels ou synthétiques, ces produits peuvent se révéler néfastes pour la santé humaine.

Mais ce n’est pas la raison qui a poussée Dalla A. Camara a abandonné l’utilisation de ses produits dépigmentants Elle a commencé à s’éclaircir volontairement la peau depuis 2012, lorsqu’elle avait seulement 16 ans. Avec des actifs excessifs tels que des sérums, des huiles dépigmentantes, des tubes de corticoïde et des savons éclaircissants.

Interview avec Dalla.

Depuis quand avez-vous commencé à vous dépigmenter ?

J’ai commencé à me dépigmenter depuis l’année 2012 alors que j’avais 16 ans sans le consentement de mes parents vu que je n’étais pas encore majeur. Ma mère étant une femme très coquette, me rappelait les dangers mais me trouvait plutôt mignonne avec un teint plus “ bronzé” comme on le dit. Personnellement j’avais plus confiance en moi. Et ça se voyait.

Pourquoi avez-vous fait le choix de vous dépigmenter la peau ?

C’est parti de plusieurs raisons. Premièrement, mon entourage. J’ai commencé à fréquenter une cousine. C’est une fille extrêmement extravagante, confiante, extravertie et surtout très populaire. Lorsqu’on sortait, on la regardait plus, ces potes l’appelaient d’ailleurs “Mah bléni”. Je me sentais peu considérée par les hommes. Sans faire exprès, ils te montrent clairement qu’ils préfèrent les femmes claires de peau sans complexe. Et c’est triste. A cette époque, j’aspirais à plaire aux hommes, alors j’ai demandé à ce qu’elle me conseille les pommades qu’elle utilisait. Elle m’a juré de ne pas mettre de produit éclaircissant et pourtant c’était flagrant à cause de ses mains et des vergetures sous les aisselles. C’est après que je me suis rendue au marché rose seule pour qu’on me confectionne un produit. Ils ont mélangé plusieurs tubes, différents sérums; accompagnés de savon dans un petit seau.Tout est parti de là.

Donc c’est plutôt l’entourage qui t’a poussé à le faire ?

Bien évidemment ! L’entourage joue beaucoup sur le mental et le comportement des gens. J’avais un manque de confiance énorme qui s’est estompé peu à peu quand les hommes ont commencé à s’intéresser à moi et à m’appeler : la blanche; bien qu’entendre cela me faisait bizarre … Le manque de confiance est peut être venu des hommes surtout qu’ils sont très discriminants vis-à-vis des femmes de teint noir sans faire agir sciemment .

Est ce que vous aviez l’idée des dangers de ces produits dépigmentants ?

Absolument pas ! j’entendais dire que c’était effectivement dangereux. Mais lorsqu’on n’a pas vu d’exemple concret des dangers des produits, on n’a pas peur des dangers. je savais que les vergetures, les tâches appelées communément « phares » sur le visage sont entre autres les inconvénients mais c’est dissimulable facilement. Pour moi la beauté primait.

Pourquoi avez-vous arrêté d’utiliser ces produits alors ?

La difficulté d’entretenir une peau qui n’est pas sienne, m’a poussé à arrêter ces produits. Il suffisait que je laisse 2 jours pour voir les effets négatifs sur ma peau. Je noircissait à mes yeux, je précise, car les autres ne le trouvait pas. Mais on a une espèce de manies qui fait qu’on a toujours l’impression de perdre de l’éclat, et il fallait y remédier. Les boutons, c’est mon quotidien. J’ai toujours des lotions à portée de mains, qui éclaircissait davantage ma peau. Les vergetures sur ma peau, pour moi ce n’était pas important. C’est à cause de toutes ces tracasseries que j’ai mis fin à cette mascarade. Mais j’avoue que la transition n’était pas facile.

Parlez-nous donc de cette transition.

Mon problème est que j’avais vraiment abusé ! Je suis passée d’un teint blanc à mon vrai teint d’une façon très rapide. Apparemment la mélanine se multiplie rapidement. Lorsque mon entourage à commencer à se rendre compte que j’arrêtais, les critiques fusaient encore de partout : Es-tu malade? Il y a quelque chose qui a changé chez toi je crois ? Tu étais plus belle avec un “teint plus bronzé”. Mais j’étais tellement décidée à arrêter que les commentaires inopportuns me laissaient indifférente . Mais sans vous mentir, lorsque je me regardais dans la glace je me trouvais moins belle. C’est le beurre de karité qui a assuré ma transition. Quand aux boutons j’utilisais du Dexeryl et la marque “Rogé cavaillès”. Mais le pur beurre de Karité est d’une efficacité ahurissante car il a une propriété de régénérescence de la peau. C’est vrai que je perdais confiance en moi et ça me tracassait tellement que je regardais beaucoup de tutoriels sur Youtube de femmes qui avaient décidés d’arrêter de se dépigmenter la peau pour m’inspirer de jour comme de nuit.

Le débat sur l’acceptation de la peau noire est toujours d’actualité malgré les mouvements Nappy, qui prône le retour au naturel des cheveux afro etc… Ceci n’a pas joué sur votre prise de décision?

Je suis personnellement Nappy. Mais non, ce débat malgré son importance n’a pas joué sur ma décision. Mais il faut dire que la question de l’africanité est un débat sensible ici et ailleurs. La femme noire surtout de peau est dénigrée partout dans le monde. Avec des préjugés qui lui sont prêtés de part et d’autre. Si le monde se remettait en question davantage pour changer la donne et s’accepter sans jugement malgré nos différences, tout le monde se sentirait mieux.

Quels conseils avez-vous à donner aux femmes ou aux hommes souhaitant se dépigmenter ?

Que tout ou tard, ils l’arrêteront. Et qu’ils s’apprêtent à cette transition très difficile qui est aussi plus compliqué qu’entretenir une peau artificiellement éclaircie. Donc mieux vaut s’accepter tel qu’on est et cultiver la confiance en soi par autre chose que le physique. J’invite surtout à s’identifier aux femmes célèbres qui sont noires de peaux et fière de l’être. Cela peut les inspirer à rester eux mêmes.

Aissata Keita

Bamako, le 21 Decembre 2018

©AFRIBONE