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Les populations de Tombouctou se sont réveillées, lors de l’acte final d’un drame, sujets d’un nouvel ordre géopolitique. Les petits mensonges, le laxisme, la légèreté morale des acteurs, tout au long de la pièce, ont fini par convaincre les spectateurs de l’extrême porosité de ce que fut la mise en scène par rapport au scénario originel: 22 septembre 1960.

Nous avons adhéré à l’acte d’indépendance en souscrivant à un projet de société, en croyant raisonnablement qu’une armée républicaine nous garantirait au moins l’intégrité de nos terroirs, en tous cas la sécurité de nos vies et de nos biens. Malgré tout, nous nous sommes réveillés, ahuris, refoulés hors de notre temps et de notre espace. En vérité, nous avons commis l’historique erreur de prêter nos vestibules à un conciliabule de bandits et d’apatrides, nous nous sommes contentés du rôle de scribes muets, alors que notre destin était à l’ordre du jour.

Tombouctou a été historiquement abonnée aux actes de pillages, de viols, de rapts, de razzias de certaines peuplades nomades de la région, à tel point que la prévention de ces actes a abouti à l’introduction dans les règles du génie civil de portes de secours adjacentes pour faciliter aux habitants, le cas échéant, leur salut. Si l’identité des assaillants s’est fondue dans l’histoire, elle réapparait, depuis le 17 janvier 2012, sous la forme d’instincts prédateurs et machistes.

Des soldats abattus, des filles humiliées, des mères de famille meurtries et même des gamines salies. Ce sont l’art et la créativité qui sont menacés de disparation, c’est la place de la femme qui est remise en cause, c’est la cohabitation avec nos frères chrétiens qui a viré à la haine fratricide. Face aux assaillants, une milice d’autodéfense scélérate a pris corps sur l’amertume des populations. Trafiquants en tous genres et dealers en profitèrent. Ils profitèrent de la débandade générale du 1er avril 2012, dévalisèrent l’armurerie du Fort Cheick Sidi Bekaye de Tombouctou, dérobèrent armes et munitions et s’élancèrent dans un rodéo de trouble et de panique.

Voilà quelques traits de la feuille de route d’une autorité qui veut s’essayer à une République sur la terre de Tombouctou. Tombouctou, non par opposition à sa sœur Gao, mais en raison à la fois de l’enjeu de la ville historique dans les projets qui se bousculent au Nord et de l’insoutenable mutisme de ses populations. C’est connu et attendu, les populations de Gao ne laisseront pas impunis les souffrances infligées à nos filles et sœurs, les commerces pillés, le tissu social mis en harde. Ganda Koy et Ganda Izo n’oublieront jamais et ne se reposeront que lorsque justice aura été faite. Parce que trop c’est trop. Parce que les autres cercles de la région, Goundam, Diré, Niafunké et Gourma Rharous ne sont pas restés en marge de la détermination de leur position, de leur rôle dans le Mali de demain, car il y aura bien un Mali de demain. Que ceux qui ne l’ont pas compris le sachent: rien, plus rien, ne sera jamais comme avant.

Certes, la manifestation courageuse des jeunes de Tombouctou et la résistance dynamique des populations de Bellafarandi, devenu une impasse pour les assaillants, sont deux actions isolées louables. La situation actuelle appelle de la Ville mystérieuse qu’elle dévoile clairement ses ambitions, qu’elle sorte de ses entrailles une réaction à la mesure de l’enjeu, qu’elle donne une réponse claire aux bandits armés, aux moniteurs de confession, aux récupérateurs. Il faut surtout que les populations de Tombouctou lèvent le handicap des idées préconçues.

Dès le lendemain de l’occupation, la récupération et la diversion sont entrées en vedettes sur la scène du crime. Une polémique stérile prit forme, dégénérant en une guerre sémantique sur la propriété intellectuelle du vocable «Ansardine». Puis des ambitions contenues, des passions bues, des compétences à l’affût virent dans le feu du Nord une source d’énergie propice au décollage ou au redécollage de leur carrière. A travers maints associations, clubs, comités, grands orateurs et mobilisateurs battirent le pavé et élevèrent la voix. Dans cette agitation, où l’on entend à peine le mot Tombouctou, chacun prend soin d’être en première ligne … pour sa propre cause, pour sa propre ambition. Telle est la vérité.

Si l’on peut comprendre l’émoi de la communauté scientifique, la brillante réplique des historiens sur l’Azaouad est une carte qui sort tard. Déjà, en 1992, le Gouvernement de la République du Mali, en signant le Pacte National, concédait que les régions de Kidal, Gao et Tombouctou soient désignées sous l’appellation d’Azaouad. Ceux qui se réclament d’une telle identité se sont engouffrés, par la brèche ainsi creusée, dans notre histoire et notre géographie. Mais, à Tombouctou, ils sont sur un territoire qui ne leur appartient pas et il faudra les en faire partir comme ils y sont arrivés. Par la force, mais avec l’élémentaire dignité qui leur fit défaut: le respect de l’intégrité des femmes et le traitement conventionnel des soldats désarmés.
En réalité, jeunes de Tombouctou et de la sixième région, ces réactions condescendantes de la politique ou de la société civile, passionnées ou feintes, deviendront les épitaphes de la sépulture de Tombouctou, si nous ne croisons pas le fer pour déterminer notre position, notre avenir dans la ville de nos ancêtres. Resterons-nous les bras croisés sans jamais croiser le fer? Notre problème est que nous n’avons pas su trouver une alternative crédible à l’usure de nos mœurs. L’Université de Sankoré a fermé, et avec elle l’éducation de masse, réduite à la mémorisation du Coran. 12 siècles d’hibernation culturelle et scientifique nous ont sorti de nos livres et manuels. Nous sommes tous devenus bibliothécaires. Les mémorisateurs du Coran, en totalité ou en partie, sont devenus les gardiens de notre quotidien, un clergé dans une religion qui n’a pas prévu cette charge.

L’éminent homme de lettres Mamadou Dia explique comment l’islam, qui est censé être le fondement de notre société, a été récupéré par certains de nos compatriotes et transformé en trône d’une aristocratie inégalitaire, esclavagiste et machiste. Dans son remarquable ouvrage Islam, sociétés africaines et culture industrielle, l’ancien Premier ministre sénégalais expose que les potentats locaux auxquels les premiers missionnaires apportèrent la foi musulmane ont opposé une réticence, au motif de l’extrême ouverture de la nouvelle civilisation à la femme et à l’esclave.

En effet, arguèrent-ils, l’islam recommande l’appropriation de son enseignement par tous, or il leur était impossible d’avoir à égalité la maîtrise de cette nouvelle science avec les femmes et les esclaves. Ils proposèrent donc, choisissant la carotte tendue au lieu du bâton, à condition de la manger à leur propre menu, que le clergé (qui est une innovation toute tropicale dans l’islam) ne soit point accessible aux esclaves et aux femmes, juste préparés à adorer Dieu. L’organisation de la confession et la maîtrise des sciences y afférentes resteront dévolues à ceux qui détenaient la chefferie. Ils s’appelleront marabouts et joueront, entre autres, le rôle d’intermédiaire entre l’homme et Allah. C’est ainsi qu’il est loisible de rencontrer, venant de certaines contrées africaines, de curieux pèlerins se soumettant à une œuvre de pieuse contrition, pour ramener à la famille de leur marabout, qui les a exonérés d’une partie des ascèses, un trousseau financier, contrepartie de l’exécution de leurs charges cultuelles.

Le monde entier y est allé de sa rhétorique et de sa plume pour condamner la destruction du monument du cavalier Alfarouk et la profanation du mausolée du Cheikh Sid Mahmoud ben Amar par une frange des assaillants. Les arguments selon lesquels le monument du cavalier est un objet de culte, en ce que les populations croient qu’il veille sur leur sécurité (lui et non pas Dieu), et que le mausolée est exalté à cause de l’immense attention et du sublime soin dont il est entouré, ne sont pas fondés. Les jihadistes ont menti et leur précipitation à sévir entache leurs actes du ridicule et du grossier qui leur a attiré la réprobation générale. Ils n’ont touché aucune croyance, ils ont juste frappé l’innocence. En effet, le paganisme est libre et volontaire, alors que la conduite des populations de Tombouctou est avant tout d’une candide innocence.

Parce que la moitié de pain, les mesures de cotonnade, les dattes fraîches ou les sommes d’argent qui tapissent l’intérieur de la tombe, et qui ne sont pas toujours là pour que le premier indigent de passage en prenne possession, relèvent d’autres pratiques. Parce que le sable de la tombe du grand Saint Mohamed Tamba Tamba, dont les poignées ensachées se vendent comme des petit pains, ne guérit d’aucune maladie ni ne sauve d’aucun péril. Cheick Sidi Mahmoud Ben Amar et les autres saints ont été canonisés par la croyance populaire, en raison de leur foi intense et leur conduite vertueuse. On peut se demander si, devant la situation actuelle de Tombouctou, ils n’ont pas un double pincement au cœur, si tant est qu’ils soient dans l’état conscient (Dieu nous pardonne!) que Tombouctou leur prête.

S’ils réprouvent que leur cité plantureuse et bénie soit tombée entre les mains de bandits de tous acabits, ils regrettent encore plus que leurs enfants et petits-enfants deviennent ces contemporains qui, par leur goût immodéré du plaisir et de l’artificiel, finirent par brouiller de musique et de tintamarre les berceuses de l’appel du muezzin. Ils ne comprennent pas non plus que nous ayons rendu aussi laborieux le parcours qui mène à leur chevet, par nos pratiques libertines, qui transformèrent les espaces alentour en dépotoirs d’accessoires plastiques d’un usage douteux. Le Cheick est particulièrement bien servi en l’espèce, lui qui repose derrière la dune Chirac. Mais pourquoi avions-nous cette conduite aussi légère à l’entrée immédiate d’aussi illustres panthéons de la vertu et du plébiscite de la foi ?

Aucune statistique ne dira combien de malades sont morts d’essoufflement à l’assaut des mausolées ou tombes de ces éminentes personnalités, alors que l’hôpital est plus facile d’accès et mieux indiqué pour guérir. Combien de jeunes, filles et garçons, ont confié leur succès scolaire à une pincée de terre, un bic aspergé de sable béni, alors qu’il eut fallu lire et relire sa gamme d’André Davesne (Mamadou et Bineta) ou comprendre son cours de calcul?

Quand il s’est agi de «vivre sa jeunesse», comme ils aiment à le dire, ils ne sont confiés à aucun saint, pas plus qu’ils ne sont aspergés de sable, ils sont allés au dancing. Combien d’espoirs sportifs et artistiques ont confié leur performance ou leur talent à un saint, alors qu’il eut fallu s’entrainer, encore et encore? Combien de cadres, fonctionnaires ou privés, ont lié toute possibilité de promotion ou de fortune à la force ou à la science d’un mort, au lieu de travailler, tout simplement? C’est l’amalgame entre une religion, faite d’ascèses et de vertueuse conduite, et une culture millénaire qui constitue la véritable contorsion à l’action et à l’esprit cartésien. Jeunes de Tombouctou, nos contradictions sont handicapantes pour nous.

Et que surtout personne ne nous console: notre sort actuel n’est pas celui d’un peuple élu que Dieu a voulu éprouver. Balivernes. Le peuple élu, c’est celui qui est maître de notre berceau, sous lequel sont enfouis les placentas qui nous ont portés. Jeunes de Tombouctou, sonrais, arabes, touareg, tamasheqs, sédentaires, levons nous comme un seul homme, pour marquer collectivement le pas, nous «essorer» des idées reçues et avancer résolument, avec la certitude que le Créateur est toujours plus grand que sa création. Nous avons passé notre vie à donner de nous le meilleur profil possible aux caméras, chantant notre hospitalité, l’auréolant de sa vertu spécifique à loger l’esclave là-haut et le maître en bas. Eh bien, nous avons été servis, par la grâce de Dieu. Parce que les hôtes barbares et encombrants, les militaires en rupture de rang, les moudjahidines chassés d’Afghanistan, les Boko Haram, tous nous sont tombés dessus.

Resterons-nous les bras croisés sans jamais croiser le fer ?

Nous avons passé du temps à gaspiller nos immenses sources d’énergie, à cirer au soleil notre peau et à polir au vent notre relief, pour en sortir un panorama finalement estampillé patrimoine culturel de l’humanité. Les mêmes qui nous ont honorés de cette distinction continueront-ils à venir l’apprécier sans se soucier du fait qu’il ait changé de mains? Resterons-nous les bras croisés sans jamais croiser le fer? Nous sommes restés dans une pénible austérité, refusant obstinément d’émerger, offrant généreusement notre quotidien comme un laboratoire dans lequel des hommes repus viennent tremper leur aisance et se dépayser. C’est à nous, malgré cette précarité, que des jihadistes viennent raccourcir les pantalons, au motif que nous faisons de l’ostentation. C’est à nos mères, nos femmes et nos filles, malgré tout ce qu’elles ont déjà subi, que des gueux viennent dire que tout cela n’a pas suffi et qu’il va falloir qu’elles retournent à la maternité et la misérable oisiveté. Resterons-nous les bras croisés sans jamais croiser le fer?

Tombouctou a subi tout cela et, comme à chaque fois, elle a acquiescé, fataliste. Jeunes de Tombouctou, de Sankoré, de Sidi Yéhia, de Bellafarandi, de Djingareïber, d’Abaradjou, de Sareïkeïna et de Kabara, populations sonrai, arabe, touareg, populations sédentaires de la région, soyons vigilants, car la bataille, pour nous, ne vient que de commencer. Parce que rien, rien ne sera plus jamais comme avant. Le corridor humanitaire ouvert avec un courage héroïque par l’Association Cri de Cœur et les associations islamiques est d’une générosité remarquable. Il ne présage pas de la libération prochaine de la ville, il nous entretient en attendant que l’on formalise notre sort. D’ailleurs, depuis 1960, avons-nous connu d’autres moyens de substances que les corridors et l’assistance humanitaire? Les actions programmées du Gouvernement de transition, la carotte puis le bâton, si la communauté internationale consentait à nous en donner un de suffisamment robuste, ramèneront peut-être les trois régions dans le Mali. Mais à quel prix? Sous quelle forme? Avec quelle place pour les populations autochtones? Encore faudrait-il que les protagonistes à la gouvernance de transition arrêtent de se toiser. En attendant, notre rôle est de nous positionner par rapport à notre destin.

Pour le moment, Tombouctou est bien derrière un rideau de fer islamiste, avec des ridelles indépendantistes et des attaches en fibre de cocaïne. Nous l’avons perdue et sommes appelés à servir d’esclaves chez nous. Dans le meilleur des cas, une parodie de conférence de Yalta des sables, qui sera l’inévitable épilogue de cette tragédie, verra au nombre de ses convives tous les groupuscules criminels et obscurantistes, les bandits armés, les brigades d’autodéfense, les missionnaires pachtounes, les séminaristes Yorubas, mais pas d’autochtones de la région de Tombouctou, pas plus que notre langue ne sera programmée dans les traductions. Nous sommes habitués à cette humiliation. Mais il nous est loisible de nous cramponner à notre espérance diffuse de l’issue heureuse de toute situation, ou de croiser le fer. Resterons-nous les bras croisés sans jamais croiser le fer ?

L’homme de lettre et de culture de Tombouctou, Sane Alpha Saloum a lancé ce chant de guerre à la dignité et à l’égo des habitants de Tombouctou 333 fois en 10 ans, craignant la survenue de ce jour du 1er avril 2012, notre naqba (Jour de la catastrophe). Il faut libérer Tombouctou. Elle ne saurait être la victime collatérale de l’affrontement entre la mal gouvernance des uns et le ras-le-bol des autres. Nous sommes sonraïs, bellas, tamasheqs, arabes, bozos, peuls, et si nous nous sommes passés de la version originale de la colonisation, nous nous passerons bien de ses pâles copies. Mourir pour sa terre, c’est vivre éternellement. Ils ne sont pas à la hauteur d’Israël, dont ils n’ont ni la science militaire ni les arguments historiques. Mais nous, nous avons autant de légitimité que les Palestiniens.

Aujourd’hui, nous sommes face au choix de notre destin, de la cité que nous léguerons à notre postérité. Resterons-nous les bras croisés sans jamais croiser le fer? Pour ma part, sauf votre respect, pour une fois que je parle à la première personne du singulier, je soumets ma pétition en ces termes: seul un certificat de décès pourra m’identifier à l’Azaouad. Sur l’honneur!

Abdel Kader HAIDARA

Gestionnaire des Ressources Humaines
Bamako

22 Septembre du 28 Mai 2012