Partager

Ces barbus qui ont pris pied dans la Cité des 333 Saints y dictent leurs lois obscurantistes, au grand désarroi des habitants

jpg_une-762.jpgLa ville de Tombouctou n’a plus rien de la perle du désert dont la renommée a traversé les mers et les océans depuis des siècles. Sous l’occupation des groupes armés, la Cité des 333 Saints a perdu de sa superbe. De nombreux habitants ont migré vers des cieux plus cléments. Ceux qui sont restés tentent de garder le sourire, mais pour combien de temps encore ? Constat frappant pour le visiteur : la morosité ambiante. L’économie tourne au ralenti. L’administration est complètement absente. Les écoles fonctionnent sous les ordres du groupe armé Ançar-eddine.

« Les cours continuent dans certaines écoles, mais sous les ordres d’Ançar-eddine. Les filles et les garçons prennent les cours séparément. Les filles vont en classe le matin, voilées, et l’après-midi c’est le tour des garçons. Nous avons environ 300 élèves qui sont restés à Tombouctou parce qu’ils n’ont pas de parents à Bamako ou ailleurs », explique Elhadj Maïga, dit Thomas, directeur d’école à Iloa, situé à 25 km de Tombouctou. Toutes les écoles ne fonctionnent pas. « On a pris les écoles islamiques en charge, mais pas les autres. Mais, on les a autorisés à passer les examens de fin d’année, en attendant qu’on étudie leur situation. Et l’année prochaine d’autres mesures suivront Inch Allah », annonce un cadre de d’Ançar-eddine. Un enseignant qui a voulu garder l’anonymat, regrette la fermeture des écoles. « Ce sont des années d’efforts qui tombent à l’eau. Le taux d’alphabétisation ne fera que reculer.

Tant que les occupants resteront, les écoles seront fermées », craint-il, regrettant le fait que seules les medersas seront prises en charge par Ançar-eddine. Comme on peut s’en douter, l’occupation est le principal sujet de conversation dans les rues de Tombouctou. Pour prendre la température de la ville, il suffit de participer à une séance de prière à la mosquée Sankoré, faire un tour à l’Institut des hautes études et de recherches islamiques Ahmed Baba (IHERI-AB) ou au marché. Entre deux séances de prière de l’après-midi, un groupe de fidèles musulmans attend et s’informe sur l’arrivée du convoi humanitaire. Et la présence d’un journaliste est une occasion à ne pas rater pour exprimer les préoccupations.

« On préfère la liberté qu’on avait avant plutôt que le don humanitaire », s’emporte Moussa Touré, un jeune comptable qui a perdu son travail après le retrait des forces armées et de l’administration. Djibril Doucouré, un commerçant kayésien qui vit à Tombouctou depuis 1984, fait partie de ceux-là qui ont décidé de ne pas quitter la ville malgré les conditions de vie de plus en plus difficiles. « Il y a la crise sécuritaire au Nord et la crise politique au Sud. Donc je préfère rester ici à Tombouctou car ça ne va pas aussi à Bamako. Mais l’espoir est permis », analyse-t-il. Au marché, la désolation se lit sur le visage des quelques clients et commerçants. La majorité des commerçants a tout simplement fermé boutique à cause des braquages des bandits armés. « Comment peut-on faire du commerce si les banques sont fermées ? Je ne prendrai pas quand même le risque de garder mes économies à la maison », souligne Youssouf Maïga, installé devant sa boutique presque vide et affichant une mine d’enterrement.

Apartheid. Dans les rues de la ville, on aperçoit encore des habitants assis pour prendre du thé. Au sein de ces groupes, l’amertume et l’inquiétude sont les sentiments les plus partagés. Un maçon dit ne pas comprendre « l’attitude des islamistes qui veulent imposer la Charia dans une ville islamique comme Tombouctou. L’islam a toujours existé ici chez nous à Tombouctou. Depuis qu’ils sont rentrés à Tombouctou, ils ne font pas de prière collective avec les habitants de Tombouctou. Ils vivent en apartheid. Ils ne respectent pas nos us et nos chefs locaux. Pour eux, ils n’ont de compte à rendre à personne d’autre sur terre ». Les bars, les hôtels et autres lieux de divertissement sont fermés depuis que la ville est tombée entre les mains d’Ançar-eddine et du MNLA. Mais le groupe islamique est beaucoup plus présent que les indépendantistes. Le drapeau noir des islamistes flotte sur les bâtiments publics, les banques, les écoles, les centres de santé. « Tout manque ici et ce n’est pas l’aide humanitaire qui est la solution. Si on ne retourne pas dans un régime démocratique, l’aide humanitaire ne servira qu’à fortifier les occupants et ils pourront même oser marcher sur Bamako », prévient notre interlocuteur.

Le MNLA ne contrôle que deux endroits de la ville : l’aéroport et la zone de Kabara. Dans cette zone de Kabara, située à l’entrée de la ville, se trouvent les entrepôts de carburant de l’armée. Du coup, le trafic de carburant est devenu la principale activité des combattants du MNLA. Si les indépendantistes ont du mal à s’attirer la sympathie des populations, les islamistes, eux, travaillent à gagner leur confiance. Déjà, certains habitants pensent que le groupe Ançar-eddine s’occupe d’eux mieux que l’administration nationale qu’ils jugent gangrénée par la corruption et le laisser-aller. C’est le cas de Mohamed Ag Touaf, un agent des Douanes qui était en poste à Diboly, dans la région de Kayes.

Quant la crise a éclaté, il a rejoint Tombouctou, sa ville natale. « C’est la corruption et le favoritisme au Sud qui ont créé la crise au Nord. Cette crise n’est plus seulement malienne mais sous-régionale et internationale. Tous les pays frontaliers du Mali sont menacés. Il est temps que la communauté internationale passe à l’action au lieu des déclarations de compassion », estime-t-il. Les déclarations du porte-parole d’Ançar-eddine, Sidi Mohamed Ould Bomama alias Sanda, confortent cette crainte de voir la crise s’étendre aux pays voisins. « Nous sommes à Tombouctou, une terre islamique. Pour nous, il n’y a pas de frontière. La terre appartient à Allah », a-t-il clamé à l’arrivée de son mouvement à Tombouctou. C’est ce Sanda qui a en charge l’administration de la ville. Son chef, l’Algérien Abou Zeid, aurait, d’après nos informations, pris ses quartiers dans l’imposante résidence de l’ex-guide libyen, le colonel Kadhafi, située à l’entrée de la ville. Ce dangereux djihadiste fait partie des hommes les plus recherchés par les services de renseignements américains et européens. Une partie des annexes de cette résidence avait été proposée au chef de la mission humanitaire du Haut conseil islamique et à ses partenaires.

Celui-ci a finalement décliné l’offre. « Merci, nous avions déjà pris contact avec l’imam de Tombouctou avant le départ de Bamako », a-t-il répondu à ses interlocuteurs qui lui faisaient la proposition. Malheureusement, ce refus poli de notre chef de mission a privé la presse de l’occasion de s’assurer de la présence d’Abou Zeid à Tombouctou. Mais il y a un indice probant de la véracité de la présence de ce leader d’Aqmi à Tombouctou. Il a offert un dîner copieux à quelques uns des responsables de la mission dans la nuit du mardi 15 mai.

Inquiétude. Si les fonctionnaires sont rentrés à Bamako et peuvent percevoir leur salaire, les paysans, eux, ont beaucoup de problèmes. Avec l’occupation de la ville et des alentours, ils se demandent comment faire pour se procurer des semences de céréales et de l’engrais. Aucun approvisionnement n’est fait aujourd’hui. Les quelques rares camions qui bravent encore l’insécurité en prenant la route, sont régulièrement pillés par des malandrins. Et ce n’est pas le seul problème. « S’il me faut traverser plusieurs check-points pour aller dans mon champ, ce n’est plus la peine donc. Car les entrées de la ville sont contrôlées par les occupants », déplore M. Y., un paysan. Même le groupe armé Ançar-eddine s’inquiète de cette situation. « Notre grande inquiétude c’est l’approvisionnement des paysans en semences. Il faut que les autres interviennent aussi, sinon il n’y aura pas de moisson cette année », s’inquiète son porte-parole Sanda.

Au cours d’une rencontre à la veille de notre départ, un responsable administratif d’Ançar-eddine a même prié les humanitaires de continuer à apporter des dons. « Toute aide est la bienvenue, même un verre de thé. Mais à condition que ça vienne par le canal du Haut conseil islamique du Mali. C’est la seule autorité que nous reconnaissons », a-t-il précisé. Pour ce qui concerne le problème d’eau et d’électricité, Sanda se veut rassurant. « Nos partenaires nous ont promis de résoudre le problème.

Nous sommes en train de réparer les vieux groupes électrogènes pour qu’il y ait l’électricité et l’eau. Mais le problème de carburant se pose », reconnaît-il. Sur le plan médiatique, le paysage radiophonique s’est considérablement appauvri sous l’occupation des islamistes. Seulement deux radios émettent à Tombouctou aujourd’hui contre une dizaine avant la crise. Une radio diffuse en boucle la lecture du Coran et une autre reprend les éditions d’information de RFI, le matin et le petit soir.

Envoyé spécial

A.DIARRA

L’Essor du 24 Mai 2012