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Il faut être imaginatif pour faire son travail, percevoir son salaire, vivre dans une ville occupée

jpg_une-772.jpgLa ville de Tombouctou s’est vidée de la plupart des travailleurs du secteur public et parapublic depuis l’annexion de la ville par les groupes armés. Ceux qui ont décidé de rester, parfois au péril de leur vie dans cette ville de tous les dangers, font preuve d’une capacité à restaurer des apparences de normalité impressionnantes comme Mme Cissé Hawa Touré et ses neuf collaboratrices (matrones, infirmières et aides-soignantes) qui font fonctionner la maternité. « Si tout le monde s’en va qui va s’occuper des patients, surtout des femmes enceintes ? », s’interroge Mme Cissé avec un sourire qui cache mal son anxiété.

En effet, elle travaille sous pression dans une ville occupée par des hommes en armes. La vie des habitants ne dépendant que de l’humeur de ces gens dont on ignore les origines. Ici dans cet hôpital régional, Mme Cissé est habituée à voir des hommes débarquer, armes à la main. « Ils viennent se faire soigner avec des armes en mains. Ce n’est pas rassurant pour nous les femmes. On n’aime pas voir les armes mais là, on n’a vraiment pas le choix ». Mme Cissé et ses collaboratrices ne perçoivent pas un rotin de salaire depuis l’arrivée de nouveaux maîtres de la ville. « Quand ils (les occupants) sont arrivés à Tombouctou, ils ont dit aux agents de la santé, qu’ils prendront en charge leurs salaires.

Depuis lors, rien de concret. Cela fait deux mois sans salaire. Même si je ne suis pas à l’hôpital, on m’appelle en cas de besoin. Je m’occupe aussi de mon père souffrant à la maison », se lamente Mme Cissé. Quelques jours plus tôt, ses collègues et elle avaient pris leur courage à deux mains pour aller réclamer les salaires que les occupants leur avaient promis. Mais en cours de route, elles se sont ravisées de peur de représailles de la part des nouveaux occupants de la ville. Depuis, elles se débrouillent comme elles peuvent pour subvenir aux besoins de leur famille. Pour tirer son salaire de son compte bancaire, il faut user d’astuces nées de cette pénible situation.

Puisque les banques de Tombouctou sont fermées, la nouvelle formule pour contourner la difficulté est de recourir à un commerçant solvable à qui on remet son chèque contre du cash. Mais au préalable, ce dernier envoie à Bamako une télécopie du chèque à une tierce personne qui s’assure d’abord du solde du compte du détenteur. C’est après toutes ces vérification que le commerçant de Tombouctou remet le montant du chèque moins les commissions prélevées comme frais de transaction. « On dépose le chèque auprès du commerçant qui le faxe à son correspondant à Bamako ou Mopti pour vérification. Si le compte est bon, le commerçant paie immédiatement le montant du chèque à Tombouctou au propriétaire. Cette nouvelle formule en vogue est l’une des solutions pour recevoir de l’argent.

A défaut de cela, il faut se déplacer pour aller à Mopti ou Sévaré. Mais avec tous les risque du monde au retour. Car la route est infestée d’hommes armés qui pillent les passagers en cours de route », assure Mme Cissé. Quotidiennement, elle épaule les docteurs Alkaya Touré (précédemment en poste à Kidal avant la chute de cette ville) et Ibrahim Maïga. Les médecins du convoi humanitaire feront, eux, la navette entre l’hôpital et les autres centres de santé à l’intérieur de la Région. Tous ces agents de santé sont originaires du nord. « Notre attachement à notre terroir et notre conscience professionnelle ne nous permettent pas d’ignorer les besoins des gens qui ont besoin d’aide médicale. On a été formé à l’école pour ça », disent-ils.

Envoyé spécial

Adama DIARRA

L’Essor du 30 mai 2012