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La version française d’un ouvrage collectif sur Tombouctou dirigé par le professeur Mathar M’Bow a été publiée, il y a quelques jours. Tombouctou a toujours été présente dans l’imaginaire et dans la littérature. Depuis quelques mois, la cité des 33 saints ne quitte la une de l’actualité autre raison car un péril la menace : les islamistes. Et tout laisse croire que Tombouctou sera dans les pages des livres uniquement, elle risque de disparaître dans les sables du Nord Mali. En attendant le désastre, une flânerie dans les livres qui évoquent Tombouctou est nécessaire.jpg_une-725.jpg

Tombouctou est une cité mythique qui attire les aventuriers et nourrit la littérature de voyage. Déjà au 19e siècle, un jeune aventurier français, René Caillé, rêvait de la fouler. Et habité par son rêve, attiré par cette cité comme une phalène par la flamme, il traversera le Sahara pieds nus pour atteindre la ville ocre au milieu des sables. Il racontera dans ses carnets son entrée à Tombouctou le 20 avril 1828, habillé en caravanier, subjugué par ce peuple d’érudits et de savants. Treize jours plus tard, risquant d’être démasqué par des islamistes qui ne veulent pas de la présence d’un chrétien, il quittera la ville. Comme l’histoire bégaie et se répète, des extrémistes ont depuis avril 2012 occupé la ville et l’ont transformée en Goulag. Mais le Mali, amputé de sa cité, semble avoir trouvé une forte anesthésie pour ne pas souffrir de l’Afrique une profonde amnésie pour oublier Tombouctou.

jpg_une-724.jpgIl suffit de regarder l’émission télé le grand Sumu, sur Africable, pour s’en rendre compte. Un travelling sur le public montre les travées pleines de dames, froufrous de bazin de toutes les couleurs, lourdement amidonnés, de lourds bracelets, de chevalières, grosses boucles d’oreilles et des rigoles de colliers, en or, jettent des éclats. Etalage de richesses et surtout de futilité. L’activité favorite de ces dames consiste à monter sur la scène, à ouvrir son porte-monnaie et à déclencher une pluie de billets sur les musiciens et la cantatrice qui s’égosille à inventer une improbable lignée à cette faraude.

Les billets tombent et tombent et, à la longue, la scène est tapissée de grosses coupures de banque sous les youyous. Ces images sont insoutenables quand on sait qu’au même moment Tombouctou et tout le Nord, Mali ploie sous le manque de tout. D’eau, de nourriture, de médicaments et surtout de liberté. On aurait aimé entendre l’indignation d’un politique malien qui dirait comme le Roi Christophe :« Tenez ! Ecoutez ! Quelque part dans la nuit, le tam-tam bat…Quelque part dans la nuit, mon peuple danse…Et c’est toujours comme ça…Tous les soirs…Le piège est prêt, le crime de nos persécuteurs nous cerne les talons, et mon peuple danse ! »

Que l’on mette fin à cette obscénité et que l’on se mette en ordre de bataille pour sauver le Nord. Mais le Mali semble avoir perdu le nord au propre comme au figuré. La perle du désert est devenue celle que peignait Robert Radau dans sa pièce Les Terrasses de Tombouctou, une cité fantôme située au bout de nulle part, plus rêvée que réelle. « Tombouctou : un pâté de boue sur une plage morte et sans mer ; les rues sont de sable mouvant ; on sort de chez soi et l’on entre dans la dune ! », s’exclame Madame Percicat dans les Terrasses de Tombouctou.

Et pourtant, Tombouctou renferme des manuscrits précieux, ceux qui invalident les discours comme celui de Sarkozy à Dakar et les arguties de tous ceux qui reprennent les idées de Gobineau sur l’inégalité des races. En effet, Tombouctou, la perle du désert, a connu son apogée entre le XIIe et le XVe siècle en devenant un foyer culturel majeur avec un grand nombre d’universités et de bibliothèques renfermant des dizaines de milliers de manuscrits anciens. Aujourd’hui, ces documents historiques sont en péril et la pensée, de manière générale, est menacée par les islamistes.

Toute l’Afrique semble avoir oublié Tombouctou. Les colonnes des journées sont remplies des crimes de Hassad, le boucher de Damas. Des souffrances des gens de Tombouctou, rien. Aucune image. Personne ne s’en émeut. Ce qui nous renvoie au roman Tombouctou de Paul auster où seul le chien, Mr Bones, croit que son maître mort, Willy est dans la cité des sables.

Tombouctou, belles syllabes chaudes qui crissent à l’ouie comme une coulée des grains d’or, risque de se défaire et d’être simplement une tombe au bout de tout. Et le saccage des tombeaux des saints est un signe. Il faut sauver Tombouctou !

Saidou Alcény Barry

L’Observateur Paalga

Source : Lefaso.net, le 10 Mai 2012