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Tout en reconnaissant les difficultés de la filière cotonnière, exacerbées par la chute du cours mondial de « l’or blanc », et malgré le retrait inévitable de l’Etat à l’horizon 2010, Tiéna Coulibaly, PDG de la Compagnie malienne pour le développement du textile (CMDT), estime que l’avenir du coton sera radieux. Tout sur la privatisation de la Compagnie, le calendrier de la commercialisation du coton graine, les licenciements négociés, l’abandon momentané du coton au profit des cultures vivrières… Entretien.

Les Echos : Quel est aujourd’hui, en votre qualité de président-directeur général de la CMDT, l’état de santé de la filière cotonnière ?

Tiéna Coulibaly : L’état de santé de la filière est préoccupant. Il y a beaucoup de difficultés. Les revenus sont totalement engloutis par les charges de la filière depuis plusieurs années. Cela a abouti à une importante accumulation d’arriérés. Cela dit, l’importance de la filière, pour l’économie nationale, restant toujours la même, les autorités, le chef de l’Etat en tête, sont décidées à la sortir des difficultés. Il est heureux, dans ce cadre-là, de savoir qu’elle bénéficie toujours de l’appui des partenaires du Mali.

Les Echos : Peut-on connaître le calendrier de commercialisation du coton graine ?

T. C. : Nous avons effectivement un calendrier de déroulement de la campagne, qui commence généralement autour du mois de novembre. La campagne en cours a démarré en novembre 2008. Donc, à partir du mois de novembre, nous ramassons le coton de chez les producteurs, nous l’emmenons dans les usines, nous l’égrenons et transportons la fibre en direction des ports. Une partie est bien sûr vendue aux unités locales (Comatex, Batex-Ci, Fitina) et la graine est dirigée vers les huileries. Ce processus se déroule entre novembre et avril. Dans les prochains jours, nous allons finir l’égrenage. D’ici la fin du mois d’avril ou au début du mois de mai, la fibre sera transportée aux ports.

Les Echos : On parle de plus en plus de l’introduction des organismes génétiquement modifiés (OGM) dans la culture du coton. Où en sommes-nous réellement ?

T. C. : Pour l’introduction des OGM, la question a été tranchée par l’Assemblée nationale du Mali. Maintenant, commence un travail qui est piloté au sein du gouvernement du Mali par l’Institut d’économie rurale (IER). C’est à cet Institut qu’il revient d’avoir les contacts avec nos partenaires extérieurs, faire des essais dans les stations de recherche avant qu’on ne passe à la phase du paysan. Or, on n’en est pas là encore.

Les Echos : Mais où en est-on avec la privatisation de la CMDT ?

T. C. : La privatisation de la CMDT est en réalité un élément d’un programme de réformes qui a commencé en 2001. Evidemment, à l’intérieur de ce programme de réformes, l’élément le plus apparent, qui intéresse le plus les citoyens, c’est la partie privatisation. Sinon il existe bien d’autres mesures. Une des mesures concerne par exemple la mise en place d’un nouveau mécanisme d’intervention de prix du coton graine. Une autre mesure porte sur le recentrage des activités de la CMDT autour du système coton. Il y a aussi une mesure pour augmenter le taux de transformation locale de la fibre afin que nous soyons moins dépendants des pays à l’extérieur.

Mais, pour revenir à votre question, la mesure phare reste la privatisation. Quand le processus de réformes a été adopté en 2001, la privatisation était prévue en 2005. Mais au fur et à mesure que l’on exécute les autres mesures du programme qui sont en fait des mesures préparatoires pour la privatisation, l’on a été obligé de réviser le chronogramme, de reporter la mesure ultime. C’est ainsi que la privatisation a été, dans un premier temps, repoussée de 2005 à 2006, ensuite à 2008 et maintenant dans un nouveau chronogramme qui vient d’être discuté ces derniers jours et qui attend d’être formellement adopté, la privatisation va avoir lieu courant 2010.

En tout état de cause, le processus continue. La mise en œuvre des autres mesures est en cours et certaines d’entre elles commencent à aboutir. Par exemple au cours du mois de février 2009 a été mise en place l’interprofession du coton, qui est l’une des principales créations du programme de réformes et qui va être, tout le monde le verra dans les prochains mois, un des piliers de la filière coton puisque l’interprofession du coton va gérer toutes les questions d’intérêt transversal.

Les Echos : La privatisation de la CMDT ne va-t-elle pas constituer un handicap pour l’économie nationale et pour les producteurs ?

T. C. : Normalement non si nous savons bien privatiser. Même si la CMDT est privatisée, les paysans continueront à être ici au Mali. Les terres seront là, le coton continuera à être cultivé par des paysans maliens. La seule chose qui changera, c’est le nom de celui qui achète le coton avec les producteurs. Aujourd’hui, celui qui achète le coton avec les producteurs s’appelle la CMDT et elle est la propriété de l’Etat. Demain, avec la privatisation, celui qui achètera le coton s’appellera… bon, il y aura quatre sociétés différentes.

Celle qui l’aura, on connaîtra son nom, et elle aura comme propriétaire ceux qui achèteront les filiales. Mais encore une fois, si nous savons bien privatiser, l’essentiel sera sauf, les paysans maliens continueront à recevoir un prix rémunérateur pour leur coton. Avec cet argent, ils pourront continuer à financer le développement de leurs zones. Les sociétés qui vont s’installer comme toutes les sociétés citoyennes vont également participer au développement de leurs localités.

De plus, la privatisation ne va pas empêcher les banques à continuer à accorder le crédit et aux sociétés cotonnières et aux producteurs de coton. Les transporteurs continueront aussi à transporter le coton fibre et le coton graine. Donc, le fait qu’on passe d’une CMDT, propriété de l’Etat, à une CMDT, propriété d’opérateurs privés, ne pourra pas entraver la bonne marche de la filière.

Nous devons faire en sorte que l’essentiel soit préservé, qu’il soit mis en place des procédures qui permettent aux paysans d’avoir des intrants en qualité et en quantité dans les délais requis, dans les prix appropriés. Si nous parvenons à mettre en place un processus qui fait que les banques participent normalement au financement, faire en sorte que le paysan soit payé et que lorsqu’un opérateur n’honore pas ses engagements, on applique la clause prévue dans l’accord, c’est-à-dire annuler la vente au profit de quelqu’un d’autre, si nous parvenons à mettre tout ceci en place, je pense que la privatisation serait une bonne chose.


Les Echos : Quel sort l’Etat réserve aux acteurs du coton ?

T. C. : Il y aura certes un dégraissement qui concernera le personnel de la CMDT. Sinon les contonculteurs, eux, sont dans les champs. Et puis c’est déjà arrivé avec les difficultés que nous avons connues les années précédentes quand certains paysans ont décidé, pour diverses raisons, d’abandonner la culture du coton. Il n’y a pas de problème par rapport à ça. Par contre, s’agissant du personnel de la Compagnie, effectivement dans le cadre du processus de réformes en cours, plusieurs agents ont été libérés en 2003 parce que nous avions constaté à l’époque qu’il y avait un effectif pléthorique.

Il est de nouveau prévu avec la phase finale du processus de privatisation de libérer encore quelques uns. Nous avons, à la CMDT, fait un travail qui reste à être approuvé par les autorités. Nous avons non seulement proposé aux autorités le nombre à libérer, mais aussi les conditions de leur libération, c’est-à-dire la mise place d’un plan social. Mais encore une fois, les deux cas, c’est-à-dire l’effectif à libérer et les conditions de libération, restent à être approuvés par les autorités.


Les Echos : Qu’est-ce qui explique aujourd’hui, selon vous, l’abandon de la culture du coton au profit d’autres cultures notamment vivrières ?

T. C. : Le fait qu’un producteur décide souverainement, pour une campagne donnée, de ne pas faire le coton est pour nous, dans un certain sens, une bonne chose. Cela signifie que le paysan a été bien formé par nous pour qu’il fasse de son champ, de son exploitation une véritable entreprise. Il fait des calculs.

Si, pour lui, le revenu total qu’il attend du coton est largement inférieur au coût total que le coton lui impose, il va se demander s’il faut continuer. Ça nous amène (nous la partie gouvernementale) à remettre en cause tout ce qui est en cours, à nous demander si cela doit continuer. Sinon, je ne pense pas qu’au Mali on puisse se permettre d’abandonner pour de bon la culture du coton. Pour le gouvernement, la réponse est non.

Comme je le disais, le coton fait vivre toute la zone cotonnière, il constitue également une source de production de maïs, de sorgho, de mil, le coton ; fait vivre les banques, des transporteurs, des fournisseurs d’intrants et tout ceux qui sont liés à cela. C’est pour toutes ces raisons que nous estimons que le coton fait vivre quelque 4 millions de personnes.

Les Echos : Quelles sont vos ambitions pour la CMDT ?

T. C. : Mes ambitions sont celles que m’a fixées le gouvernement en me nommant à la tête de l’entreprise. Je viens de vous dire l’importance du coton pour notre économie et tout l’effet multiplicateur de la filière pour l’économie. C’est pour toutes ces raisons que le gouvernement considère qu’il faut arrêter la tendance baissière de la production de coton.

Pour la campagne 2008-2009, nous avions prévu d’avoir 190 000 tonnes, mais on aura finalement 201 000 tonnes, qui constituent le niveau le plus bas de production de ces 20 dernières années.

Mais, compte tenu de l’importance du coton pour notre pays, le gouvernement a décidé qu’il faut non seulement arrêter la tendance baissière, mais aussi qu’il faut redresser la filière. Mon ambition, c’est de sortir la filière des difficultés qu’elle connaît actuellement ; c’est de contribuer à sortir la CMDT des problèmes. Sinon en vérité dans la filière, personne ne peut rien tout seul. Chacun a un rôle à jouer.


Propos recueillis par

Idrissa Sako

16 Avril 2009