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« Le constat, je ne suis pas le seul à faire, est que nous sommes incapables de stabiliser notre pays et nous exportons l’instabilité chez nos voisins … Devons- nous nous taire là-dessus par chauvinisme grand-malien? Comment corriger, remédier à une telle situation si d’emblée on choisit de ne pas en parler? »

une-2775.jpgL’interview de Tiébilé Dramé, le Président du Parena dans l’émission INVITE AFRIQUE du jeudi 26 mai 2016 sur les ondes de la Radio France Internationale(RFI), a provoqué des vives polémiques au Mali. Dans ladite émission, l’opposant malien, en faisant le bilan d’une année de l’Accord pour la Paix et la Réconciliation au Mali soutient qu’« un an après la signature de l’accord d’Alger, il n’y a malheureusement ni paix, ni réconciliation nationale. La région de Kidal échappe toujours au contrôle de l’Etat. A dix kilomètres de Tombouctou, il n’y a plus d’Etat…Les réflexes et les replis identitaires sont en train de prendre le dessus dans plusieurs régions du Mali. Nous n’arrivons pas à stabiliser notre situation intérieure, à mettre fin aux attaques. Et ce sentiment que les choses ne bougent pas, qu’on n’avance pas, le processus de paix est dans l’impasse. Et comme conséquence, nous exportons l’instabilité chez nos voisins. Les attaques contre Le Cappuccino à Ouagadougou en janvier, l’attaque contre Grand-Bassam sont de toute évidence parties du Mali et perpétrées par des Maliens. Vous voyez, il y a comme une sorte de métastase de la situation au Mali. ». Ces propos de l’ex ministre des affaires étrangères du Mali a provoqué l’ire du pouvoir en place qui, à travers le porte-parole du gouvernement Choguel Kokala Maïga, a riposté, une semaine après, dans un droit de réponse, sur la RFI. Selon le communiquant du gouvernement : « Je pense que fondamentalement, il (Tiébilé Dramé) a tort. Dire que le Mali exporte le terrorisme, relève pour le moins d’une déclaration hasardeuse parce que tout le monde sait, par les temps qui courent, que les terroristes ne connaissent ni frontières, ni limites, ni nationalités. Ils frappent partout. » Dans la foulée des commentaires, Issa Balla Moussa Sangaré, un malien résidant à Washington, dans une lettre ouverte publiée sur le forum Malilink, a fortement interpellé le Président du Parena sur cette sortie médiatique. Tout en reconnaissant et en félicitant Tiébilé Dramé, « pour le travail que vous êtes en train d’abattre dans la sphère politique et cela depuis l’élection du Président de la République Ibrahim Boubacar Keita jusqu’à nos jours », Issa Balla Moussa Sangaré lui demande de savoir raison garder, car, ajoute-t-il, « à force de trop vouloir marquer des points, on risque de tout rater. » Ne s’attendant pas à être répondu, car dit-il, à la fin de sa lettre, s’ils (les politiques maliens) ont une caractéristique c’est leur indifférence envers le Citoyen Lambda, Issa Balla Moussa Sangaré le sera par le Président du Parena dans une lettre, toujours sur le forum Malilink. «…mon propos qui vous a ému découle d’un simple constat et, je ne le fais pas de gaieté de cœur. La situation sécuritaire est très dégradée. Des centaines de personnes ont perdu leur vie au Mali depuis la signature de l’Accord d’Alger. Entre le 1er janvier et le 31 mai 2016 au moins 250 personnes ont été tuées lors de divers incidents…», indique Tiébilé Dramé. Avant d’ajouter : « le constat, je ne suis pas le seul à faire, est que nous sommes incapables de stabiliser notre pays et nous exportons l’instabilité chez nos voisins. Quand je dis  » nous », je parle du Gouvernement de la République du Mali (GRM). » Le leader de l’opposition malienne s’interroge si l’on doit se taire par « chauvinisme grand-malien » sur le fait que l’instabilité, par la faute du gouvernement à sécuriser le Mali, déborde chez nos voisins ? « Comment corriger, remédier à une telle situation si d’emblée on choisit de ne pas en parler? Le rôle, le devoir de tous ceux qui sont attachés à ce pays est de mettre le doigt sur ces réalités afin d’amener les pouvoirs publics à se ressaisir. J’ai l’impression que vous préférez les hommes politiques et la société civile qui voient bien toutes les anomalies de la gouvernance actuelle et qui choisissent de se taire pour ne pas déplaire au Président et au gouvernement et à leurs défenseurs stipendiés qui crachent sur tous ceux qui osent exercer leurs droits démocratiques à la critique. », Indique-t-il dans la lettre. Nous vous proposons les deux lettres (celle de Tiébilé Dramé et de Issa Balla Moussa Sangaré) dans leur intégralité.

Cher frère, Issa Balla Moussa Sangaré,
Je vous remercie très sincèrement de m’avoir interpellé sur la grave crise que traverse notre pays et sur ses répercussions hors de nos frontières.
Permettez-moi de vous dire combien je trouve rafraîchissant et rassurant que de jeunes maliens se préoccupent du présent et de l’avenir de notre pays.

En vous remerciant de l’appréciation positive que vous faites de l’action du PARENA et avant d’en venir à l’objet de notre échange, je souhaite rectifier vos informations: le PARENA n’est pas un parti extra-parlementaire. A l’issue du dernier scrutin législatif en 2013, nous avons obtenu trois sièges. S’il est vrai que deux de nos élus nous ont quittés, il nous reste un député qui siège sur les bancs de l’opposition.

Venons-en à l’objet de votre lettre ouverte: mon propos qui vous a ému découle d’un simple constat et, je ne le fais pas de gaieté de cœur. La situation sécuritaire est très dégradée. Des centaines de personnes ont perdu leur vie au Mali depuis la signature de l’Accord d’Alger. Entre le 1er janvier et le 31 mai 2016 au moins 250 personnes ont été tuées lors de divers incidents: attaques, explosions de mines, assassinats ciblés, violences intercommunautaires….. Parmi les victimes, des Maliens, civils comme militaires et des étrangers, civils comme militaires.

Le constat, je ne suis pas le seul à faire, est que nous sommes incapables de stabiliser notre pays et nous exportons l’instabilité chez nos voisins. Quand je dis  » nous », je parle du Gouvernement de la République du Mali (GRM).

Comme vous le savez, dans tout pays, la responsabilité première de maintenir ou de restaurer l’ordre et la loi, la paix et la sécurité incombe d’abord et avant tout au gouvernement.

Si le gouvernement éprouve des difficultés à s’acquitter de cette mission primordiale, s’il éprouve des difficultés à contrôler le territoire national, à y déployer l’administration, les forces armées et de sécurité au point que des foyers hostiles incontrôlés s’y créent et que cette instabilité déborde chez nos voisins, devons- nous nous taire là-dessus par chauvinisme grand-malien? Comment corriger, remédier à une telle situation si d’emblée on choisit de ne pas en parler? Le rôle, le devoir de tous ceux qui sont attachés à ce pays est de mettre le doigt sur ces réalités afin d’amener les pouvoirs publics à se ressaisir.

J’ai l’impression que vous préférez les hommes politiques et la société civile qui voient bien toutes les anomalies de la gouvernance actuelle et qui choisissent de se taire pour ne pas déplaire au Président et au gouvernement et à leurs défenseurs stipendiés qui crachent sur tous ceux qui osent exercer leurs droits démocratiques à la critique.

Mon interview sur RFI qui a duré cinq minutes ne portait pas sur les origines de l’instabilité au Mali mais sur la situation, un an après la signature de l’Accord d’Alger.
Vous évoquez la guerre de Libye. Elle est une des causes de l’effondrement du Mali en 2012. Mais il y a aussi des causes internes. Mais tout cela n’était pas l’objet de l’interview.

Je suis désolé si mes réponses à RFI vous ont fait passer une nuit blanche. Mettez vos nuits blanches à profit pour regarder la réalité en face: les autorités actuelles peinent à stabiliser le pays. Kidal échappe toujours au contrôle de l’État, il n’y a pas d’État à 10 kms de Tombouctou. Toute la région de Mopti est entrain de basculer…L’absence de l’État dans de nombreuses zones du territoire entraîne la création de sanctuaires pour des groupes et des forces hostiles. Cette instabilité se répand, malheureusement, dans la sous -région comme l’attestent les attaques contre Ouagadougou et Grand-Bassam et les incursions répétées de groupes armés au Burkina.
La dernière remonte à la nuit du 31 mai au 1er juin quand trois policiers sont morts à Intagom dans l’Oudalan, à 4 kms du Mali.
Devons-nous nous taire et tourner ailleurs le regard comme beaucoup le font par commodité ou par calculs politiques?

Le nouveau président burkinabé vient d’informer ses compatriotes qu’il avait sollicité les Nations-Unies et le président malien afin qu’une partie des 850 soldats burkinabé déployés sous mandat de l’ONU au Mali soient affectés à la surveillance de notre frontière commune.
D’autres démonstrations sont-elles nécessaires après cette annonce?
Vous m’invitez à savoir « raison garder car à force de trop vouloir marquer des points, on risque de tout rater ».
Ce membre de phrase de votre lettre ouverte a barré la « Une » du principal journal de la présidence de la République, « Info-Matin » (numéro du mardi 7 juin). Ce journal est aux avant-postes d’une campagne de lynchage médiatique déclenchée par le gouvernement après mon interview sur RFI. Son porte-parole dûment mandaté pour, semble t-il, me « recadrer » a obtenu un droit de réponse sur RFI (3 juin). Puis, divers journaux, radios et internautes ont pris le relais pour me traiter « d’apatride » « jetant l’opprobre sur son pays ». Certains de ces journaux sont animés par des membres de cabinets ministériels.

Mais revenons à vous, croyez-vous que je cherche à « marquer des points » quand je m’acquitte de mon devoir démocratique de citoyen et de responsable politique en critiquant la mauvaise gouvernance et la mauvaise gestion du dossier du Nord? Nous ne sommes pas dans un jeu où on « marque des points », mais dans une lutte pour éviter que le Mali ne coule à nouveau.

Bien fraternellement à vous et à toutes celles et à tous ceux qui prendront le temps de lire ces lignes.
Entre nous, vous avez été imprudent en disant que vous ne vous attendiez nullement à une réponse parce-que les politiques maliens que vous connaissez n’ont que de l’indifférence pour le citoyen.
Maintenant vous avez la preuve qu’il existe une autre catégorie de politiques maliens qui respectent leurs concitoyens.
Bonne nuit.

Tiébilé Dramé


Lettre ouverte de Issa Balla Moussa Sangaré à M. le président du Parti pour la Renaissance Nationale (PARENA)
Qu’il me soit permis, nonobstant que ce ne soit pas le but de cette lettre de vous féliciter en amont, votre parti et votre personne, pour le travail que vous êtes en train d’abattre dans la sphère politique et cela depuis l’élection du Président de la République Ibrahim Boubacar Keita jusqu’à nos jours. L’honnêteté intellectuelle m’oblige à vous donner ce crédit, ce crédit en ce sens que vous nous démontrez que d’aucuns peuvent jouer sa partition même n’ayant aucun élu au sein de l’hémicycle nationale à fortiori un groupe parlementaire pour interpeller l’exécutif dans le but répondre et solutionner certaines questions brûlantes de notre société. On se rappelle également qu’à cause des dénonciations incessantes de votre parti, le président IBK vous avait donné le sobriquet de ‘Petit Homme’.

EM. le président du PARENA,
Le 26 mai 2016 sur Invité Afrique de RFI, vous avez laissé entendre : « Un an après la signature de l’accord d’Alger, il n’y a malheureusement ni paix, ni réconciliation nationale (…) Nous n’arrivons pas à stabiliser notre situation intérieure, à mettre fin aux attaques. Et c’est sentiment que les choses ne bougent pas, qu’on n’avance pas, le processus de paix est dans l’impasse. Et comme conséquence, nous exportons l’instabilité chez nos voisins. Les attaques contre Le Cappuccino à Ouagadougou en janvier, l’attaque contre Grand-Bassam sont de toute évidence parties du Mali et perpétrées par des Maliens. Vous voyez, il y a comme une sorte de métastase de la situation au Mali. »

M. le président du PARENA,
Après avoir écouté vos propos en direct sur RFI à une heure du matin (heure locale de Washington), ce fils du Mali que je suis, a malheureusement passé une nuit blanche. Vous dites : « nous exportons l’instabilité chez nos voisins » mais M. Tiébilé Dramé, je ne vous apprends pas ce qui sévit dans le septentrion Malien a également été exporté par d’autres personnes. Certes, au Nord du Mali il y avait le banditisme, le kidnapping des touristes européens, la rébellion mais point le terrorisme, le djihadisme ou encore l’extrémisme qui étaient totalement méconnus chez nous. Si le Nord du Mali est instable aujourd’hui c’est par ce que d’autres pays ont également exporté leur instabilité chez nous, comme quoi pour dire le terrorisme ne connaît point de frontière. Mieux encore, n’avons-nous pas arrêtés dans le nord du Mali un djihadiste français (Toubab), des terroristes ne parlant que l’arabe ou l’anglais seulement, que dire des multiples attaques terroristes et enlèvements revendiquées de manière récurrente par AQMI (Al-Qaïda au Maghreb Islamique) et le groupe Al Mourabitoune de l’Algérien Mokhtar Belmokhtar. Ici encore c’est pour réaffirmer que l’essence de ce vous désignez comme la métastase se trouve ailleurs, à l’extérieur du Mali.

M. le président du PARENA,
Par ailleurs, ayons le courage d’appeler le chat par son nom, l’instabilité du Mali en un mot de toute l’Afrique de l’Ouest n’est rien d’autre que les effets collatéraux de la guerre de Lybie, si des personnes doivent être indexées ce sont les présidents : Barack Obama, Nicolas Sarkozy, David Cameron et les chefs d’Etat des pays africains : Gabon, le Nigeria et l’Afrique du Sud qui ont voté pour ‘OUI’ le 17 mars 2011 pour la ‘Résolution 1973 de No-Fly-Zone’ du conseil de sécurité de l’ONU qui s’est transformée en bombardement. N’est-il-pas Béchir Ben Yahmed du Jeune Afrique dans sa livraison ‘Mea culpa d’un président’ du 22 avril 2016 qui nous relata les confidences du président Obama à Jeffrey Goldberg dans le magazine The Atlantic: « Nous n’avons pas planifié l’après-Kadhafi. Le lendemain même de la chute du régime, nous ne nous sommes plus occupés de la Libye, l’avons laissée sombrer dans le chaos, glisser entre les mains d’extrémistes. Le jour d’après était crucial et, ce jour-là, il n’y avait plus personne ! Beaucoup payent le prix de cette carence en ce moment même et l’on risque de le payer encore à l’avenir.»

M. le président du PARENA,
Vous dites : « Les attaques contre Le Cappuccino à Ouagadougou en janvier, l’attaque contre Grand-Bassam sont de toute évidence parties du Mali et perpétrées par des Maliens». En ce qui concerne l’attaque contre Le Cappuccino à Ouagadougou, le site d’information ‘Sud-Ouest’ dans sa publication ‘Attentat au Burkina Fasa : au moins 29 morts, dont 3 français’ du 16 janvier 2016, nous relate que : « l’attaque a été revendiquée dans la nuit par le groupe jihadiste Al-Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI), qui l’a attribuée au groupe Al-Mourabitoune du chef jihadiste Mokhtar Belmokhtar ». M. Tiébilé Dramé, avez-vous fait des investigations pour affirmer que ces attaques ont été perpétrées par des Maliens ? Si ou,i où sont les résultats ? Quelles sont les personnes qui ont mené cette investigation ? Ou bien vous vous êtes seulement contentés de ce que dise la presse locale et internationale qui véhiculent les membres de ces commandos avaient des passeports ou des cartes d’identités nationales. Cela ne saura être en aucune manière une source fiable car nous savons que les pièces d’identités nationales du Mali se vendent comme des sucettes chez le boutiquier du coin de la rue. Pour cela, je n’en veux pour preuve la carte d’identité nationale et le passeport avec lesquels Charles Blé Coude, l’ancien de président de la jeunesse de la Côté d’Ivoire, avait arrêté. Il était avec des papiers Maliens sous le nom de ‘Ousmane Coulibaly’. Est-ce que cela lui fait Malien ? Non, pour dire que nul ne saurait dire avec rectitude qu’un terroriste avec une pièce d’identité Malienne est forcement Malien, non M. le président du PARENA. Mieux, RFI dans sa publication ‘Terrorisme: réinstauration du visa entre le Mali et le Cameroun’, nous informe : « qu’une des astuces des combattants de Boko Haram est d’obtenir de faux passeports camerounais moyennant de fortes sommes afin de partir de l’Afrique Centrale. Ils arrivent ensuite à Bamako, où ils n’ont alors pas besoin de visa. Une fois sur place, ils se débrouillent pour obtenir un passeport malien, qui leur permet de se rendre librement dans des pays comme l’Algérie, la Tunisie et le Maroc, situés aux portes de l’Europe. » Ici également, RFI avance que les terroristes obtiennent des faux passeports camerounais, et une fois à Bamako ils se débrouillent pour acquérir le passeport Malien. Ici encore, c’est pour réaffirmer qu’un individu détenteur d’un passeport Malien ne saurait être forcement Malien.

M. le président du PARENA,
Sachons raison garder car à force de trop vouloir marquer des points, on risque de tout rater. A part ces objections susvisées, je souscris entièrement au reste de votre interview surtout lorsque vous dites au président de la République « de rester un peu plus à Bamako pour gérer ses affaires (…) Et c’est pourquoi nous voulons qu’ils sortent de cet autisme-là et qu’ils se rendent compte que le pays va mal et que le peuple a des aspirations » A noter que le Président IBK tend vers son centième voyage hors du Mali pour très bientôt.
Par ailleurs, je ne m’attends nullement à une réponse de votre part car sachant bien les politiques Maliens, s’ils ont une caractéristique c’est leur indifférence envers le citoyen Lambda comme nous surtout lorsque ça vient du bas d’en bas. Mais grâce à l’internet je suis sûr vous aurez l’occasion de lire cette modeste contribution de la part d’un fils du Mali.
M. Tiébilé Dramé président du PARENA, je vous prie de bien vouloir recevoir l’expression des mes encouragements les plus sincères.

Issa Balla Moussa Sangaré

Le Républicain du 13 Juin 2016