Partager

Ces derniers temps, le thé, ce produit si prisé au Mali, fait parler de lui. Non seulement parce qu’il se fait rare sur le marché, mais parce qu’il est menacé par des tentatives visant à rendre le marché d’importation captif. En effet, les acteurs de la filière ont aussi réagi vigoureusement aux tentatives de subordonner les opérations d’importation du thé à l’acceptation d’une opération de jumelage consistant à s’approvisionner en partie chez Achkar, à travers son unité d’ensachage.

Quand on sait que le thé, à l’image du riz et du sucre, constitue un des produits les plus sensibles, parce que figurant sur la liste des produits consommés quotidiennement par les ménages, le président de la République se devait de réagir rapidement. Ce qu’il a du reste, fait avec énergie et fermeté, avant même que les importateurs ne lui fassent parvenir leurs préoccupations et positions par correspondance.

Qu’on laisse les importateurs de thé vaquer tranquillement à leurs activités. Il ne faut pas créer de faux problèmes autour du thé. Tel est, en substance, le rappel à l’ordre du chef de l’État, Amadou Toumani Touré, à l’endroit du ministre de l’Industrie et du commerce, Ahmadou Abdoulaye Diallo et, à travers lui, toutes les autorités en charge des questions d’importation au Mali. A vrai dire, le terme faux problème n’est pas de trop, tant les arguments, soutenus pour prôner la limitation des importations, au profit de l’unité d’ensachage d’Achkar, semblent relever du ridicule.

Tout d’abord, il faut relever que, contrairement à ce que l’on voudrait faire croire aux populations, l’impact de l’importation du thé sur la balance commerciale est resté longtemps négligeable, jusqu’en 2007, année où, pour la première fois, le milliard a été dépassé:1.228.372.938 FCFA. Comparé aux dépenses nationales pour plusieurs autres produits et au vu des chiffres validés au niveau de l’administration, cela ne signifiait presque rien et, de ce fait, ne réveillait pas, par conséquent, la boulimie de la mafia des importations.

En effet, les statistiques officielles relatives à l’importation du thé, de 2004 à 2008, les seules encore validées pour ces dernières années, sont assez édifiantes : 399,826 tonnes pour une valeur de 615 750 651 FCFA en 2004 ; 437,405 tonnes pour 456 626 848 FCFA en 2005 ; 709,295 tonnes pour 904 161 226 FCFA en 2006 ; 2040,422 tonnes pour 1 228 372 938 FCFA en 2007 et 16 994, 780 tonnes pour 8 054 487 178 FCFA pour 2008.

Il est donc clair, que le pic enregistré pour l’année 2008, avec un bond de plus de 6 milliards FCFA, explique pourquoi, à partir de cette date, le secteur du thé a engendré une sorte de ruée vers l’or, attirant de plus en plus, d’importateurs ; tous s’approvisionnant en Chine, pour les mêmes catégories de thé, à savoir le gros grain et le 4011(qui compte plusieurs sous-catégories).

Le thé est devenu un véritable phénomène de société

Une soixantaine d’intervenants sont actuellement identifiés comme acteurs de ladite filière et les marques de thé affluent. Chaque importateur y va de son inspiration pour nous proposer des marques allant des plus pensées aux plus saugrenues. Selon des sources proches des services de contrôle des importations, aucun secteur, au Mali, n’a enregistré autant d’offres diversifiées que dans la filière thé. En effet, plus qu’une simple tasse de breuvage, le thé est devenu un véritable phénomène de société.

En effet, qui mieux que le thé sait accompagner le quotidien des populations dans les moments de tristesse comme dans la joie? C’est pourquoi, qui touche au thé, touche quasiment à un des fondements de la société. ATT a donc bien raison de mettre un terme aux manœuvres dangereuses et déstabilisatrices sur le thé.

Alors qu’est-ce qui a bien pu pousser la Direction nationale du commerce et de la concurrence (DNCC), le 14 avril 2010, à notifier oralement aux importateurs, que leur licence serait suspendue, pour cause de limitation des importations ? Même si du côté du ministère de l’Industrie et du commerce et de la DNCC on a tenté de nier cet état de fait, les opérateurs économiques précisent que le principe de notification orale de mesures de restriction d’importations tend à devenir une règle, depuis que l’actuel ministre, Ahmadou Abdoulaye Diallo, est arrivé aux affaires.

Si, comme le reconnaissent les opérateurs économiques, cela constitue un bon instrument pour contourner parfois la législation communautaire en vigueur, au niveau de l’UEMOA, et contrer ainsi l’envahissement du marché malien par les produits de pays voisins, cela ne saurait quand même être un moyen de manipulation des importations, pour tailler des situations de rente, voire des monopoles de fait au profit d’un importateur.

Cette raison pousse les acteurs de la filière thé à croire, mordicus, que la mesure de suspension des importations provient, bel et bien, du même ministère et des services en charge de la gestion des importations, malgré les dénégations des uns et des autres.

En réalité, on a voulu copier un système déjà appliqué pour l’approvisionnement du sucre, consistant à un jumelage entre les importations et les achats au niveau de Sukula, pour soutenir l’industrie sucrière malienne.

Du temps où Choguel Maïga était ministre du Commerce et Abou Bakar Traoré ministre de l’Economie et des finances, des négociations, menées avec les opérateurs économiques, avaient permis de parvenir à un point d’accord, selon lequel, pour bénéficier de l’autorisation d’importation de sucre, avec le bénéfice de l’exonération, il fallait accepter de payer au moins le tiers de la quantité à importer au niveau de Sukala.

Les importateurs soutenaient cette mesure, tendant à soutenir l’industrie locale. D’ailleurs pour lutter contre la fraude sur les importations de sucre, de gros commerçants avaient décidé de contribuer à renforcer les moyens de l’administration, à travers une contribution financière de 50 millions FCFA.

Farako: une unité agro-industrielle vétuste

Une mesure qui ne s’applique pour autant pas au thé, dans la mesure où aucune structure productrice de thé n’est en position de protection, à l’heure actuelle. L’évocation de la réhabilitation de Farako n’est donc qu’une fausse piste, vers laquelle l’on a voulu entraîner les importateurs. Alors que ce complexe agro industriel de 402 hectares, dont 100 seulement sont mis en valeur, depuis 1972, se trouve être une unité aujourd’hui trop vétuste pour résister à la concurrence.

En effet, Farako se caractérise, à présent, par un vieillissement des théiers (sans compter que la plantation a perdu plusieurs ha de plants) l’obsolescence des équipements et du matériel de production (près de 40 ans d’âge en moyenne) et leur inadaptation aux conditions modernes d’exploitation.

Alors où le Modérateur du cadre de concertation État/secteur privé est-il allé chercher ses arguments, provoquant ainsi la colère des importateurs, s’attirant, du coup, la foudre du chef de l’État ? Mystère et boule de gomme ! Surtout si l’on sait que la liste des produits, cités par l’arrêté n° 01-2699/MICT-SG du 16 octobre 2001, portant produits prohibés à l’importation, ne fait nullement allusion au thé. Il en est de même pour les produits frappés d’une simple restriction à l’importation.

Toujours est-il qu’on a voulu mettre les importateurs devant le fait accompli, mais la riposte, menée par la Chambre de commerce et d’industrie du Mali, a été à la hauteur de l’agacement des acteurs de la filière thé, qui ont dénoncé, urbi et orbi, ce coup de poignard sur le dos de la concurrence.

Seulement, ce malentendu a été un tantinet bénéfique, parce qu’ayant sonné le tocsin de concertations qui ont abouti à des points d’accord importants pour l’avenir du secteur thé au Mali. D’abord, il est clair qu’il ne serait plus question de limitation des importations, ensuite les importateurs sont priés d’évoluer tous vers la mise en place de structures de conditionnement pour participer ainsi à la création de valeur ajoutée nationale.

Cependant, pour ce point précis, les choses doivent être claires : il n’y aura pas d’importation d’emballages ou de tout autre élément entrant en ligne de compte dans le processus de conditionnement. Ce qui fera aussi tourner des unités industrielles qui sont en dehors de la filière thé (les imprimeries par exemple).

En outre, il est demandé aux acteurs de la filière thé de s’intéresser à la réhabilitation de Farako, la première opération thé du Mali, initiée depuis 1972 et qui tarde à répondre aux attentes.

Enfin, la filière thé sera mieux prise en considération, à travers une implication des experts en agriculture de l’IER de Kati, qui vont travailler en intelligence avec le secteur privé afin de trouver les moyens de produire du thé local à grande échelle, à travers l’adaptation d’espèces en mesure de ravitailler le marché malien.

Notons, cependant, que, la question, telle qu’elle a été posée par le Modérateur du cadre de concertation État -secteur privé, a vraiment fâché les opérateurs économiques qui se posent, désormais, moult questions sur l’existence, le rôle et la mission de cette structure que beaucoup pensent relever d’une autre époque.

Amadou Baba NIANG

05 Juillet 2010.