Partager


En rendant dimanche dernier, au Centre culturel français (CCF) ses derniers hommages à Aimé Césaire, le monde de la littérature malienne et des belles lettres n’est pas resté insensible à l’immense œuvre du père de la Négritude. Des témoignages.

Kadiatou Konaré (promotrice des Editions Cauris) :

« J’ai rencontré Césaire il y a 4-5 ans, j’avais été sollicitée par un ami mauritanien qui m’avait dit « Kadiatou, toi en tant qu’éditrice africaine, quelque part représentante de la jeunesse africaine, ça serait bien que tu rendes visite à Aimé Césaire parce que La Martinique s’apprête à fêter ses 90 ans, ce serait bien que tu lui proposes quelque chose en tant que jeune du continent africain ». Et c’est sur son invitation et sa sollicitation que je suis partie voir Césaire, c’était au mois de mars 2003 et je vous avoue que lorsque je suis arrivée à La Martinique, je n’avais qu’une seule idée en tête, c’était de pouvoir réaliser un livre d’entretien avec Aimé Césaire, ses collaborateurs et proches m’avaient laissé entendre que ce serait difficile parce que Césaire était déjà fatigué, il avait atteint ses 90 ans et il continuait à travailler comme un jeune homme, ils m’avaient dit « Mlle, vous arrivez vraiment à un moment où Césaire est particulièrement fatigué mais néanmoins nous allons lui transmettre le message ». Il m’a très gentiment reçu, il était très enchanté de recevoir une jeune du continent africain, une jeune Malienne et malgré son état de fatigue, Césaire m’a reçu avec beaucoup d’humilité, de simplicité et très ouvert à ce que j’avais à lui proposer par rapport à ses 90 ans. Lorsque nous avons commencé à discuter, j’ai eu l’impression d’être en face d’un grand père tellement il était simple et humble. Nous avons parlé et il m’a dit ceci : « Vous savez je ne suis plus un homme tranquille, il m’arrive de me réveiller la nuit et de penser à beaucoup de choses. Je pense particulièrement à l’Afrique, à ce continent d’où je viens car je suis un Martiniquais certes mais avant tout un Africain transporté et ça je ne peux pas l’oublier, cela me hante quotidiennement ». Il m’a aussi parlé de ses grands amis, Senghor et Léon Gontran Damas. Grand humaniste qu’il était, j’ai été très ravie de publier cet homme qui était un grand poète et qui représente une grande figure pour plusieurs générations d’Africains ».

Amadou Touré (ministre des Enseignements secondaire, supérieur) :

« En allant en Haïti pour organiser une rencontre sur la Francophonie, j’ai eu à passer la nuit à Fort-de-France. J’étais dans mon hôtel quand je me suis dit, tiens je suis dans cette île où vit Césaire alors j’ai demandé où il habitait, on m’a conduit chez lui. Nous avons discuté longtemps de la Francophonie et de la Négritude alors il s’est levé et il est allé dans sa bibliothèque pour m’offrir ce livre (la Tragédie du roi Christophe) et quand je lui ai demandé pourquoi il m’a donné ce livre, il m’a dit ceci : « Tout ce que je raconte dans ce livre et tout ce que je raconte également dans le Cahier d’un retour au pays natal sont encore d’actualité, c’est la raison pour laquelle je vous l’offre ». Effectivement quand on lit Aimé Césaire, on se rend compte que c’est un homme, qui réellement vit son temps mais qui a également pu lire l’avenir de notre continent. Il m’a dit également ceci, je me rappelle bien, qu’il y a eu des grands hommes au Soudan, (il ne disait presque jamais Mali), qu’il se rappelait parfaitement du président Modibo Kéita qu’il admirait beaucoup ».

Mme Touré (professeur de lettres à la Flash) :

« Quand j’étais au lycée, on avait tendance à priser la poésie de Césaire que celle de Senghor parce qu’elle était plus fougueuse, moins encerclée dans des précautions que Senghor a prises pour ne pas offenser l’Europe, la France. De sa poésie engagée on retient surtout l’originalité, une poésie immense avec un emploi de mot de vocabulaire souvent qui désarçonne le lecteur surtout le lycéen parce qu’il fait souvent recours à un vocabulaire typiquement antillais ou martiniquais mais n’empêche de reconnaître l’essentiel commun engagement du poète ».


Tiebilé Dramé (président du parti Parena) :

« C’est un baobab, un monument de la littérature africaine, de l’humanité qui vient de disparaître. A 94 ans, c’était un homme qui a pleinement rempli sa vie et son parcours mais comme on l’a pu constater, il a eu le temps de récolter, de former les jeunes générations qui ont déjà pris le flambeau, le relais. Nous lui souhaitons de se reposer en paix parce qu’il a beaucoup mérité de sa patrie, de l’Afrique, du monde nègre, de l’humanité. La lutte continuera surtout, c’est un rayon qui nous a quittés et nous lui souhaitons un bon repos ».

Diola Konaté (professeur de lettres à la Flash) :

« C’est une grande figure qui vient de disparaître pour l’Afrique et pour la France aussi qui doit sans doute le regretter beaucoup aujourd’hui. Césaire est le seul écrivain noir étudié par les Français, il est le seul Africain à être sur leur programme. Césaire est celui qui est le plus partagé entre l’Afrique et la France. Ce qui est le plus important, c’est qu’il y a des gens qui pensent qu’à force d’être praticien de l’écriture, qu’on a l’impression que Césaire a été un mauvais politicien. Je dirais qu’il n’a pas été mauvais politicien parce qu’il est d’outre-mer, il a créé son parti et il a mis en application sa théorie politique. Césaire parlait d’autonomie politique et non d’indépendance pour la simple raison qu’il est plus facile d’arracher son indépendance que de fonder une nation sur de nouvelles bases, chose qu’il a démontrée dans « la Tragédie du roi Christophe », « une Saison au Congo » et comment Christophe et Lumumba ont échoué. Césaire était un homme très ouvert et ancré dans sa tradition, totalement rester lié à l’Afrique. Tous ses écrits renvoient à sa couleur qui est une injustice d’ailleurs. Il a beaucoup fait pour sa ville car ce n’est pas n’importe qui, qui peut rester maire durant un demi-siècle, ce qui prouve qu’il aimait non seulement sa ville, mais qu’il était aussi aimé de son peuple ».

Propos recueillis par

Ramata S. Kéita

(stagiaire)

23 avril 2008.