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Ghanéens, Libériens, Sierra-léonais et Nigérians sont les tout premiers tailleurs qui sillonnaient les quartiers en effectuant du porte à porte, une machine à coudre manuelle sur la tête ou sur l’épaule, en faisant cliqueter une paire de ciseaux pour se signaler.

Les femmes et les enfants ne sont pas allés chercher loin le petit nom à leur attribuer. Ils les appelèrent « Ciseaux » ou « tokolo tokolo« .

Ces tailleurs de fortune, vous évitent le déplacement, coupent, rapiècent, cousent à des tarifs beaucoup plus abordables que ceux proposés par les tailleurs professionnels installés dans les ateliers. Autant d’arguments qui incitent la clientèle à sortir des armoires et des malles, tout ce qui a besoin d’un petit raccord.
La réussite de ces précurseurs, a fini par donner des idées aux jeunes qui les regardaient opérer et gagner leur vie.


A l’ombre de son oncle.

Certains, comme Diakaridia Dembélé, avaient des « prédispositions » pour cela. « Diakari » pour ses nombreuses clientes, est un tailleur ambulant qui exerce à Lafiabougou Djissourountou où il réside avec sa famille depuis plus d’une décennie.

« Diakari » est venu de Adamabougou (Ségou), son village natal, pour se « débrouiller » à Bamako. Le métier de tailleur, il l’a appris à l’ombre de son oncle paternel, le tailleur du village qui l’encourageait en lui apprenant comment couper une « taille basse » ou une simple camisole. « Je n’ai pas eu la chance d’ailler à l’école et pour m’apprendre quelque chose, mon oncle a préféré me garder à ses côtés« , raconte-t-il.

L’enfant, écoutait, apprenait, mais ne pouvait s’empêcher d’avoir la bougeotte. Aussi au bout de quelques années d’apprentissage, il décide de voler de ses propres ailes et débarque un matin à Bamako à l’insu de son protecteur. Diakaridia se rappelle que les débuts n’ont pas été de tout repos. Après avoir touché à tout, il est revenu à la couture qu’il maîtrise beaucoup plus que les autres boulots et a loué une machine à coudre à 2 000 Fcfa par mois.

Au bout de deux années à se serrer la ceinture, il a pu avec ses économies s’acheter sa propre machine. Dembélé sait couper et coudre pantalons, chemises et grands boubous pour hommes à 3000, 2000 et 1000 Fcfa. Mais la plus grande partie de ses revenus, il avoue les réaliser dans le rapiècement des habits auprès des femmes qui constituent l’essentiel de sa clientèle. Des clientes qui marchandent tous les tarifs sans se lasser.

Mais comment, justement, fixe-t-on les tarifs ? « Tout dépend de la longueur et de l’épaisseur de l’étoffe. Je peux demander de 25 à 150 Fcfa« , indique « Diakari« .

Même s’il n’envisage pas de changer de métier, notre tailleur se lamente passablement, décrit ses pérégrinations à travers le quartier avec, sur l’épaule, son outil de travail de 20 kg comme une sorte d’épreuve aussi harassante que le boulot d’un portefaix. A cette peine quotidienne, s’ajoute pour lui les mauvais tours que lui jouent les clients qui ne paient pas. Notre interlocuteur jure qu’on lui doit plus de 15 000 Fcfa qu’il n’est pas sûr de recouvrer.

Par précaution, il ne coud désormais qu’après avoir empoché son dû. A ceux qui n’ont pas d’argent, il conseille d’attendre d’avoir du cash pour s’offrir ses services. Il souhaite, bien entendu, faire une croix sur cette vie éreintante et s’installer dans un atelier.

Mais pour le moment, avec une seule machine à coudre, « Diakari » reste réaliste et reconnaît que ce rêve, n’est pas à portée de main. Il faut, en effet, pouvoir au moins payer le loyer du local et l’électricité. En attendant des lendemains meilleurs, « Diakari » continuera donc à transporter sa machine et à coudre dans le secteur où il habite.


Notions rudimentaires.

Amadou Kamaté de San et Adama Coulibaly de Bewani n’ont ni patienté, ni appris longtemps auprès d’un professionnel. Tous les deux ont débarqué à Bamako avec seulement quelques notions rudimentaires de couture. Amadou raconte qu’il a appris à coudre dans le marché de son village comme d’ailleurs la plupart de ses camarades. Ici aussi on s’initie auprès d’un parent.

« Mon ami et moi, nous prenions la place de son père dès que celui-ci avait le dos tourné pour une raison quelconque. C’est ainsi que nous avons appris à pédaler en évitant de mettre le moindre ourlet à un morceau de tissu pour ne pas éveiller ses soupçons« , se souvient-il.

Mais l’oncle était de bonne pâte. La nuit, il sortait la machine, l’installait au milieu de la cour pour rapiécer les habits des membres de la famille. Il invitait alors les deux adolescents et leur apprenait les rudiments du métier. C’est ainsi que Adama et son ami ont appris à passer le fil dans le chas, à recoudre quelques centimètres d’un vieux boubou etc.

Adama, à l’instar de nombreux jeunes ruraux, était irrésistiblement attiré par Bamako. L’occasion d’y venir lui a été offerte par son frère gendarme venu passer ses congés au village et qui n’eut aucune difficulté à le ramener en décembre 2007 avec lui dans la capitale.

C’est aussi ce dernier qui lui procura une machine à coudre louée à 2 000 Fcfa par mois. Adama ne sait ni couper, ni coudre un habit neuf, il sait seulement rapiécer et avec d’autres jeunes de son village, il tourne dans tous les quartiers de la Commune IV, une machine à coudre solidement attachée sur la porte-bagages de son vélo.

Amadou Kamaté non plus, ne savait pas grand chose du métier de tailleur. Et pour cause : il était berger. Naturellement, en arrivant, il y a deux ou trois ans à Bamako, il choisit de garder les animaux. « Je fis le berger de moutons en Commune I pendant six mois. J’ai été finalement découragé à la suite de nombreuses pertes de bêtes que mon tuteur était obligé de rembourser« , regrette-t-il.

Il abandonna alors la garde des moutons sans trop savoir comment gagner sa vie. Conscient que c’était le bon moment de faire provision de conseils avisés, Kamaté alla voir son beau frère à Konatébougou.

C’est ce dernier qui lui trouva une machine à coudre d’occasion et l’installa dans un coin de son échoppe. Kamaté estima plus judicieux et rentable pour un débutant peu confirmé, d’aller au client au lieu de l’attendre. Il chargea donc sa machine sur l’épaule et entreprit de se faire une clientèle que ne rebuterait pas son faible bagage technique.

Amadou et Adama, logés à la même enseigne, pratiquent des tarifs quasi-identiques. Ils rapiècent boubous, pantalons, chemises et robes et fixent leur rétribution en fonction de l’importance du travail exécuté. Un grand boubou est rapiécé à 150 Fcfa. Pour couper et ourler les manches longues d’une chemise, il vous en coûtera 100 Fcfa.

Assez pour survivre, pas assez pour réussir. Le boulot de tailleur ambulant semble donc taillé pour des jeunes débutants qui n’ont pas trop le choix. Ou ils s’accrochent et avec, un peu de chance, parviennent à s’installer en atelier. Ou ils se lassent de ce job pénible et peu gratifiant et, le temps passant, décident d’aller voir ailleurs. Pour laisser la place à d’autres débutants, plein d’espoir et de muscle.

C. DIAWARA

15 Juillet 2008