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Catholicisme, islam et animisme, traditionalisme et modernité, africanisme et cultures occidentale, sérère, diawando, ouolof, conflit déchirant entre deux femmes noire et blanche, politique et poésie, tels sont quelques-uns des traits du métissage culturel multidimensionnel qui ont influencé le message de cet homme hors-pair prônant le dialogue des cultures.

C’est Nicolas Normand, ambassadeur de France au Mali, qui, en présence de Bakary Kamian et de plusieurs autres sommités du microcosme culturel, a présenté l’objet de la table-ronde sur le message francophone tel que le délivre Senghor à travers la négritude. Il a rappelé que le débat est placé dans le cadre la commémoration du centenaire de la naissance du président-poète et de l’année 2006 qui lui a été consacrée. Il s’agit, le diplomate français, de se demander si ce message est toujours d’actualité.

La « négritude » dynamique contre « la négrité » statique

Ce message, a précisé S.E Normand, est caractérisé par sa bivalence artistique et politique qui a vocation à transformer totalement la société. Pour lui, la négritude se définit comme étant « un ensemble de valeurs culturelles et spirituelles apportées à l’humanité par l’homme noir« .

Il a aussi évoqué l’amour prononcé de la langue française chez le président-poète, premier agrégé africain de grammaire française. A ce niveau, l’apport de celui-ci concerne non seulement la syntaxe et le vocabulaire, mais aussi le fond. Car Senghor prône l’ouverture à autrui et la transformation de soi-même par autrui sans pour autant accepter de se laisser aliéner.

Pour ce poète, le français est un vecteur qui permet d’élargir le dialogue francophone. Et c’est grâce à cet accès à l’universel que la négritude permet de découvrir les cultures africaines dans un climat de fraternité et de respect mutuel.

Le terme « négritude », plus dynamique, né dans les années 30, qu’il préfère à celui de « négrité », plus statique, est volontairement provocateur : les cultures africaines sont beaucoup plus importantes que ne le pensaient les Occidentaux et doivent s’inscrire dans la mondialisation économique et culturelle.

En cela, le message de Senghor était ambitieux et prémonitoire : il avait prédit que l’Africain s’ouvrirait à d’autres cultures sans s’oublier lui-même.

Le dialogue des cultures pour la culture de la paix

Sékou Doucouré, représentant du Chef de l’État au Conseil permanent de la Francophonie et secrétaire général de la Commission nationale des Cultures africaines et de la Francophonie, a parlé des vertus et valeurs fondamentales se préparant, d’après lui, d’abord à l’école.

En créant l’Agence de coopération culturelle et technique (ACCT) à Niamey en 1970, a-t-il dit, les Francophones étaient alors visionnaires en utilisant l’expression « coopération technique ».

Car aujourd’hui, plus de 35 ans après, le thème unique retenu pour le sommet de la Francophonie, qui aura lieu à Bucarest en septembre prochain, porte sur les Nouvelles technologies de l’information et de la communication.

« Nous défendons le dialogue des cultures pour la culture de la paix« , a-t-il dit en évoquant « l’apport immense » de Cheikh Anta Diop qui a défendu la thèse de l’origine noire de l’humanité au moment même où Senghor prônait l’égalité dans le cadre de la négritude.

Kagnoumé Jean-Bosco Konaré, lui a démontré comment l’arrière-plan historique peut faire comprendre les actions des hommes. Senghor lui-même, a-t-il précisé, disait qu’il n’était pas historique et que ce sont les circonstances qui ont favorisé son ascension.

Le point le plus saillant du contexte historique dans lequel le poète a évolué, c’est le fait colonial, avec un arrière-plan européen dédoublé de l’arrière-plan français.
Dans cette situation de paix relative (depuis la guerre franco-allemande de 1870), les Occidentaux, au nom du développement humain universel et de leur mission dite civilisatrice, envisageaient d’instruire les indigènes pour les utiliser comme auxiliaires afin de combattre l’islam.

C’est dans ce contexte que sont nées les hostilités des Africains au nom de l’instinct de conservation : la négritude fondée par Aimé Césaire regroupait surtout des Antillais, mais aussi des Africains comme Senghor.

C’est aussi dans ce climat qu’est née la «Revue du monde noir», un des plus grands vecteurs des idées nègres. Kagnoumé Jean-Bosco Konaré soutient qu’il il n’y a pas de développement humain sans universalité. D’où l’idée d’universalité chez Senghor.

Sartre pour ou contre la négritude?

Pour Issiaka Singaré, à l’époque de la négritude, il fallait passer par un auteur ayant une grande notoriété pour être publié. Et Jean-Paul Sartre, dans sa préface « Orphée noir » de l’ouvrage « Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache » de Senghor paru en 1948, a rendu service à la négritude, mais l’avait aussi desservie.

Car il considérait la négritude comme un racisme anti-raciste. La négritude, selon lui, doit amener à « la réalisation de l’humain dans une société sans races« . Dans la situation de la décolonisation, la France allait, d’après ses termes, libérer les « regards sauvages et libres qui jugent notre terre ».

De l’avis d’Issiaka Singaré, la thèse du racisme, il faut totalement l’écarter de la négritude de Senghor qui privilégie plutôt l’ethnie, c’est-à-dire l’homme dans son environnement culturel.

Quant à Papa Samba Diop, citant Albert Memmy, il considère que Sartre est un humaniste à qui il manquait d’avoir été colonisé. Sartre lui-même ne déclarait-il pas en 1970 : « La négritude apparaît comme le temps fort d’une progression dialectique: l’affirmation pratique et théorique du Blanc est la thèse ; la position de la négritude comme valeur antithétique est le moment de la négativité. Mais ce moment de négativité n’a pas de suffisance par lui-même…, la négritude est pour se détruire, elle est passage et non aboutissement, moyen et non fin dernière« .

La négritude entre prise de conscience et rivalités

Le professeur N’Tji Idriss Mariko, lui, admet que la négritude n’est pas tombée du ciel. Elle se justifiait bien à l’époque de la négro-renaissance africaine, avec comme base le retour aux sources tel chez Birago Diop qui avait écrit « Les contes d’Amadou Coumba ». Pour lui, le point de départ, c’est la prise de conscience par les leaders de la situation des peuples colonisés, à l’exemple de William Edwards Burghardt Dubois qui clamait : « Je suis nègre, et je me glorifie de ce nom, je suis fier du sang noir qui coule dans mes veines« .

Selon N’Tji Idriss Mariko, le président-poète critique le fait que Césaire n’a pas donné, dans son ouvrage « Cahier d’un retour au pays natal », une définition positive de la négritude : « Ma négritude n’est pas une pierre, sa surdité ruée contre la clameur du jour. Ma négritude n’est pas une taie d’eau morte sur l’œil mort de la terre. Ma négritude n’est ni une tour ni une cathédrale. Elle plonge dans la chair rouge du sol. Elle plonge dans la chair ardente du ciel. Elle troue l’accablement opaque de sa droite patiente« .

N’Tji Idriss Mariko estime aussi que le fait pour Senghor d’adopter l’idéologie socialiste, en même temps qu’il rejette le dogme, s’explique par des raisons de conviction religieuse.

Kagnoumé Jean-Bosco Konaré, lui, parlant de la rivalité entre Cheikh Anta Diop et Léopod Sédar Senghor, affirme que les deux hommes ont en commun la contestation de la prétendue suprématie européenne et le fait d’avoir semé la polémique, chacun dans son domaine.

La différence entre eux, c’est que Diop était fréquemment dans son laboratoire de recherches et dans l’histoire, alors que Senghor est tout le temps dans le mythe.

Issiaka Singaré, évoquant la rivalité entre Senghor et Césaire, a rappelé la position des deux hommes depuis le Festival des arts nègres organisé à Dakar du 1er au 24 avril 1966 jusqu’à celui de Cotonou.

Césaire, n’ayant pas la même conception que son ami Senghor, était souvent absent aux différents festivals et, à ses détracteurs, répond que les raisons de son absence à ces festivals, c’est que « la polémique ne fait pas avancer le débat« .

N’Tji Idriss Mariko, pour sa part, soutient que Césaire critique Senghor surtout pour avoir mis la négritude au service de la politique. L’essentiel, a dit Kagnoumé Jean-Bosco Konaré, dans la situation de résistance à un milieu hostile dans laquelle était la poésie de la négritude, c’était d’aller de l’avant en influençant les consciences.

Après le débat, Daniel Delas a fait une présentation de son exposition sur Senghor montrant des photos du poète-président depuis le milieu rural de Djilor et Joal, royaume de son enfance jusqu’à l’Académie française.
En passant par ses études au collège Libermann, futur lycée Van Vollenhoven de Dakar, le Paris de Césaire, Pompidou, Emmanuel Mounier, René Maran, Léon Gontran Damas, ses activités politiques avec Lamine Guèye, Blaise Diagne. Et ses œuvres sur la femme et l’amour, son emprisonnement au Front Stalag 230 pendant la 2e guerre mondiale, son admiration pour Chagal et Picasso.

La manifestation s’est achevée par la lecture du poème « Nuit de Sine » par Papa Samba Diop et du poème « Elégie des eaux » par Issiaka Singaré. Le public a ensuite eu droit à une belle chorégraphie de Kettly Noël dansée sur le poème « Femme noire » de Senghor et à des slams des slameurs Mic Mots et Chaman.

Comme l’a dit Amadou Lamine Sall, président de la Maison africaine de la poésie internationale, « parler de Senghor, c’est avoir toujours un tête-à-tête impossible avec un homme multidimensionnel: il y a Léopold, il y a Sédar, il y a Senghor.

Au professeur, se sont ajoutés le poète, puis l’homme d’Etat et l’académicien. Il y a encore le philosophe et le théoricien de la négritude. Il y a l’humaniste. Et ce n’est pas encore fini, car il y a le prisonnier de guerre et l’ancien combattant, le critique d’art, le critique littéraire, le rédacteur parmi les rédacteurs de la Constitution française ».

Entende l’univers le message du maître-de-langue, l’Impudent Sédar, pour que les hommes retiennent uniquement ce qui les unit!

Zoubeirou MAIGA

31 avril 2006.