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Parmi les documentaires en compétition lors du 20e Fespaco (du 24 février au 3 février 2007), notre envoyé spécial a été particulièrement marqué par « Sur les traces du Bembeya jazz ». Une œuvre réalisée par notre confrère Abdoulaye Diallo, directeur du Centre de presse Norbert Zongo du Burkina Faso.

« A chaque peuple sa culture » : cette philosophie d’Ahmed Sékou Touré (père de l’indépendance guinéenne) a donné naissance à un groupe emblématique, légendaire et mythique : le Bembeya Jazz national de la Guinée-Conakry.

C’est le pionnier des orchestres africains qui est au cœur du film documentaire d’Abdoulaye Diallo, « Sur les traces du Bembeya Jazz ». Une histoire passionnante et mélodieuse qui a commencé en 1959 dans une bourgade en pleine forêt tropicale de la Guinée : Beyla. Après une traversée du désert suite aux décès de son chanteur fétiche, Camara Aboubacar Demba, et de son illustre mécène, Sékou Touré, le Bembeya refait aujourd’hui surface après un retour à ses sources.

Dans la chanson Allah léya kè (C’est la volonté de Dieu), le Bembeya met en exergue les trois piliers de son histoire : l’espoir, l’amour et la confiance. Et le mérite du jeune réalisateur burkinabé est d’avoir réussi à nous narrer l’histoire du célèbre orchestre à la lumière de ces trois valeurs. Sa création est une histoire d’amour.

L’amour d’un homme d’Etat pour la culture de son pays, l’amour d’un groupe de virtuoses pour leur région qu’ils ne voulaient pas voir en marge de la révolution culturelle enclenchée dans leur patrie. Et lorsque, dans le film documentaire, Sékou Bembeya Diabaté dit : « la guitare est ma première femme », on comprend alors que la musique est avant tout une question d’amour.

Les confessions faites à Diallo par les survivants du groupe vont dans ce sens. Tout comme leur amour pour l’unique fille d’Aboubacar Demba et la solide fraternité qui fait qu’ils sont restés unis malgré les difficultés traversées.

Une leçon pour les orchestres d’aujourd’hui qui explosent à la moindre contrariété. Le Bembeya c’est aussi l’amour entre un groupe légendaire et ses millions de fans à travers l’Afrique et dont l’un d’eux s’est déplacé de Bamako à Ouaga pour voir le film malgré le poids des ans. La preuve que le Bembeya est une affaire de vie aussi bien pour ses artistes que pour les fans qui se nourrissent de ses envoûtantes mélodies de jazz.

La création du groupe a aussi suscité un grand espoir : espoir d’un leader et d’un peuple d’exorciser le colonialisme et l’acculturation qui en a résulté par les musiques du terroir, par la culture ancestrale. Un espoir largement comblé parce que le Bembeya est une référence pour les Africains, toutes générations confondues.

Et le réalisateur le montre bien par un jeu attrayant et émouvant entre la couleur et le noir-blanc pour tisser le pont entre les générations à travers la musique et l’engagement culturel. Cet espoir est comblé parce que la musique, disons la culture, demeure toujours la meilleure vitrine dont tous les Guinéens sont fiers.

Un espoir qui s’enracine dans la confiance. Le Bembeya a tangué, après les disparitions de Demba Camara et d’Ahmed Sékou Touré, mais il n’a pas chaviré. Il n’a jamais dévié de sa route parce que la confiance régnait entre les membres du groupe, entre eux et leurs fans.

Une œuvre complète

La force de ce genre de film réside en partie dans la recherche documentaire. Un domaine où Sur les traces du Bembeya Jazz ne pèche pas. En effet, Abdoulaye Diallo a fouillé avec passion et professionnalisme dans l’histoire du groupe pour constituer une mine d’informations. Des témoignages écrits, sonores dans le passé et dans le présent. Témoignage d’abord des héros encore en vie comme Sékou Bembeya Diabaté (présent à la séance du 25 février 2007 au Ciné Burkina), Hamidou Diawiné, Salifou Kaba, Grand Papa Diabaté, Sékou Legros Camara, Achken Kaba…

Leurs témoignages sont enrichis par ceux du président Amadou Toumani Touré, de Hadja André Touré (la veuve de Sékou Touré), de Koulakè (la fille d’Aboubacar Demba) et d’autres personnalités politiques de la Guinée, des fans, de journalistes. Sans compter des célèbres concerts du Bembeya Jazz au Burkina, au Mali (en 1981), en Algérie, en France, aux Etats-Unis… et surtout ses débuts euphoriques dans le célèbre Palais des peuples de Conakry.

C’est dire que le réalisateur à ratissé large pour relever le défi de remettre, voire immortaliser un géant musical dans son contexte culturel, historique et politique. Un défi relevé puisqu’il réussit encore à nous bercer avec des titres légendaires comme Allah léya kè, Regard sur le passé, Doni Doni, Ballaké, Mamy Wata, Sarama…

Comme les héros de la résistance à la pénétration française en Afrique célébrés dans Regard sur le passé (l’un des titres fétiches du groupe), le Bembeya Jazz ne mourra jamais parce que désormais immortalisé par Abdoulaye Diallo. En effet, tant que le Bembeya, la rivière dont l’orchestre porte le nom, continuera à couler et à nourrir les populations riveraines de sa précieuse eau, la légende du Bembeya se poursuivra.

Ce film documentaire est aussi un regard neuf d’un passionné de jazz. Un regard enrichissant pour ceux qui connaissent l’orchestre et pour les nouvelles générations qui vont le découvrir grâce à « Sur les traces du Bembeya Jazz ».

Moussa Bolly
(envoyé spécial à Ouaga)


Sékou Bembeya parle d’Ali Farka Touré

A l’occasion du 1er anniversaire du décès d’Ali Farka Touré (7 mars 2006), nous avons reçu ce témoignage de Sékou Diabaté alias Sékou Bembeya. Une émouvante reconnaissance de la part du virtuose de la guitare surnommé « Diamonds fingers » (doigts en diamant). Voici son témoignage.

« C’est grâce au festival de Jazz de Ouaga 2005 (Ouagadougou, Burkina Faso) que nous avons eu l’occasion de nous rencontrer, Ali Farka et moi. Et ce fut l’un des plus grands jours de ma carrière, de ma vie. Ce que j’apprécie dans sa musique c’est la douceur. C’est l’originalité de sa musique qui me fait craquer. Je craque précisément pour la chanson Diarabi souscora.

Après notre rencontre à Ouaga, il n’a cessé de dire ce que je représentais pour lui. Malgré sa richesse, sa carrière extraordinaire, il avait un respect inimaginable pour moi, pour tout le monde. Et quand je pense à lui, je me dis que le monde entier a perdu un homme exceptionnel. Ma perte est personnellement immense. Je regrette aujourd’hui de ne l’avoir pas connu plus tôt. Je vous garantie que je ne cesserais de penser à lui jusqu’au jour où je le rejoindrais
».

M. B.

13 mars 2007.