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Longtemps considéré comme un obstacle à la paix, Laurent Gbagbo vient de franchir un pas important sur le chemin de la réconciliation nationale et de l’intégration ouest africaine.

Le Président ivoirien Laurent Gbagbo vient d’annoncer la suppression pure et simple de la carte de séjour pour les étrangers résidant en Côte d’Ivoire. C’est une mesure salutaire qui permettra de renforcer l’intégration sous-régionale en favorisant la libre circulation des personnes et des biens et de décrisper les relations entre ce pays et ses voisins immédiats, notamment le Mali et le Burkina Faso.

L’instauration de la carte de séjour date de 1990 lorsque Alassane Ouattara était Premier ministre d’Houphouët-Boigny. Elle a été instituée pour renflouer le trésor public ivoirien suite à la chute vertigineuse des prix du cacao, la principale production du pays, sur le marché mondial.

Mais très vite la carte de séjour, considérée comme le sésame qui ouvre toutes les portes, allait être une source de tracasseries policières pour les étrangers. Surtout qu’en plus de cela obligation leur était faite de prendre à 200 F Cfa la carte du PDCI-RDA, le parti de Félix Houphouët Boigny. Faute de quoi ils se retrouvaient entre quatre murs.

Distinguer les ressortissants des autres pays des Ivoiriens, tel était le second objectif de la carte de séjour. Elle sera un terreau facile sur lequel seront cultivés la xénophobie, l’exclusion et le racisme. Venus participer au miracle ivoirien, la Côte d’Ivoire sera désormais un enfer pour les étrangers, à commencer par les 4 millions de Burkinabé appelés autrement les allogènes et les 2 millions de Maliens commodément appelés Dioulas. Après l’éclatement de la rébellion en 2002, ils subiront les pires exactions avec assassinats, champs brûlés, pillage de leurs biens.

Vivant désormais dans une conjoncture économique difficile, les Ivoiriens ne voulaient plus partager avec qui que ce soit les fruits de la croissance. Le miracle était devenu un mirage.

Rien de tel que l’apartheid au temps du docteur Verwod. A défaut d’être parqués dans des Bantoustans comme les noirs d’Afrique du Sud ou dans des réserves comme les peaux rouges d’Amérique du Nord, ils étaient considérés comme des citoyens de seconde zone.

Ils n’avaient plus comme préoccupation quotidienne que la recherche de la sécurité pour leur vie et leurs biens. Toutes les portes leur étaient désormais fermées. « La Côte d’Ivoire aux Ivoiriens », entendait-on dire à une certaine époque.

Ce chant xénophobe ressemblait étrangement à cet autre cri qu’on entendait dans l’Hexagone : «La France aux Français». Cependant point d’amalgame. Même au temps de l’ivoirisation des cadres, Houphouët n’a jamais prôné une quelconque hostilité envers ses frères africains.

Au contraire le père de la nation avait toujours dit que «la Côte d’Ivoire ne doit pas être un îlot de prospérité dans un océan de misère». Il était tout le contraire du maréchal Mobutu qui tout en prônant la zaïrianisation de l’économie sur fond d’authenticité africaine avait jeté tous les étrangers dehors.

L’arrivée de Henri Konan Bedié aux affaires va compliquer davantage la situation des ressortissants ouest-africains. Pour écarter Alassane Dramane Ouattara de la course à l’élection présidentielle, il sort de son chapeau magique une formule satanique : «l’ivoirité». En vertu de cette théorie n’est plus Ivoirien qui veut. Même au prix du droit du sang ou du droit du sol.

Après le bref intermède de Robert Gueï, Laurent Gbagbo vient au devant de la scène. Il s’était fait le complice de Konan Bédié dans l’élaboration de la théorie de l’ivoirité.

Candidat à la présidentielle, lui aussi avait peur de Alassane Ouattara. Pour mettre fin à ce règne obscurantiste en combattant l’exclusion et la xénophobie dans les rangs de l’armée, des soldats nordistes majoritairement d’origine dioula, prennent les armes contre le pouvoir de Laurent Gbagbo.

Et la Côte d’Ivoire s’installe dans une crise profonde exacerbée par les agissements fanatiques d’une bande d’excités à la solde du président et improprement appelés « jeunes patriotes ».

Aujourd’hui tout le monde, à commencer par Gabgbo lui-même, en a marre d’un conflit qui n’en finit pas de finir. Le Président sait pertinemment que la carte de séjour, en tant que barrière restrictive entre communautés, est un obstacle à la paix.

Dimanche dernier, il l’a reconnu lui-même sur un ton presque solennel : «quand je suis devenu Président, j’ai divisé le prix de cette carte en deux. Mais je vois que la carte de séjour, non seulement n’apporte pas grand-chose dans la caisse de l’Etat, mais crée des problèmes inutiles».

Selon lui «le Front populaire ivoirien (FPI) a été le seul parti à dire non à la carte de séjour. Tous les malheurs qu’on avait prédits sont aujourd’hui là».

Fin de l’ostracisme pour Alassane Dramane Ouattara, les Mossis, les Dioulas et tous les ressortissants africains.

Après avoir longtemps été un obstacle à la paix, le Président ivoirien Laurent Gbagbo sortira-t-il un jour par la grande porte de l’histoire ?

Mamadou Lamine Doumbia

31 octobre 2007.