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  Soir de Bamako
Il était une fois...Aboubacar Demba Camara


“A 22 heures 10, samedi dernier, à un virage devenu tristement célèbre depuis lors, au niveau de l’endroit appelé “Phare des Mamelles”, une voiture 504 dérape, glisse sur une cinquantaine de mètres, effectue trois tonneaux, puis s’immobilise sur le côté gauche de la route. Trois blessés sont retirés des restes de la voiture“.

C’est en ces termes que dans son édition du 6 Avril 1973, notre confrère sénégalais, “Le Soleil“, publiait le poignant témoignage d’un animateur de la Radiodiffusion nationale, Ahmet Tidiane Diop, relatant les circonstances de la disparition tragique du chanteur, animateur, compositeur et soliste guinéen, Aboubacar Demba Camara.


Une perte douloureuse

En effet, il y a 36 ans, soit le 5 Avril 1973, l’ambassadeur mythique de la chanson guinéenne et de la culture africaine s’éteignait subitement dans la capitale sénégalaise des suites d’un accident de la circulation : il venait d’avoir tout juste... 29 ans.

Aboubacar Demba Camara était donc décédé à la fleur de l’âge, à l’hôpital principal de Dakar où il avait été transporté d’urgence le 31 Mars 1973. Le terrible accident, qui était survenu à un virage, avait fait deux blessés : le second chanteur, Salifou Kaba, et le célèbre guitariste du légendaire orchestre “Bembeya Jazz“, Sékou Diabaté.

Arrivé à l’aéroport de Dakar-Yoff justement ce 31 mars 1973, en provenance de Conakry, l’orchestre de réputation mondiale, le “Bembeya Jazz“, devait animer un bal et participer à une série de manifestations. Aussi, l’animateur sénégalais, Ahmet Tidiane Diop, soulignait : “Même si elle n’a pa pu se concrétiser dans les faits, à cause de cet accident, la surprise que le Bembeya Jazz réservait aux responsables et au public sénégalais nous amène à penser que le Président Ahmed Sékou Touré a voulu apporter le message de la fraternité et de l’amitié séculaires du peuple de Guinée au Président de la République sénégalaise, M. Léopold Sédar Senghor”.

C’est dire que face à la mort, les dissensions politiques s’effacent : car l’on se rappelle qu’à l’époque, les atomes étaient loin d’être crochus entre les Présidents des deux pays. Mais cela est une autre histoire....

Après donc la cérémonie solennelle de prestation de serment de Senghor à l’Assemblée nationale (le 2 Avril 1973) pour un quatrième mandat présidentiel, il était prévu l’exécution, par le “Bembeya Jazz“, d’une “chanson hymne“ dédiée au Président sénégalais nouvellement réélu, ainis que l’animation gratuite d’une soirée, toujours dans le cadre de l’évènement.


Une icône de la culture africaine

Aboubacar Demba Camara était considéré comme une icône de la culture africaine des années 1980 (et il le reste encore) et l’un des piliers du groupe le plus emblématique de la musique guinéenne, le “Bembeya Jazz“. C’est plutôt le virtuose de la guitare, Sékou Diabaté, celui-là même que les Anglais avaient surnommé “Diamond fingers“ (Doigts de diamant), qui fut le premier responsable de l’arrivée du “phénomène” (Aboubacar Demba) dans le groupe. Dès lors, les deux virtuoses étaient devenus des amis inséparables.

A eux deux, Sékou Diabaté et ADC (comme le surnommaient les intimes de Aboubacar Demba) incarnaient le cerveau et l’ossature du groupe. Et c’est Sékou Diabaté qui encadrait musicalement Aboubacar Demba et l’initiait aux secrets du rythme, de l’animation et de la vocalise. C’est encore Sékou Diabaté qui aurait définitivement baptisé le groupe du nom de “Bembeya Jazz national de Guinée“.

Aboubacar Demba Camara avait ainsi acquis une renommée de virtuose, sinon de star internationale. Si bien que dès l’annonce de sa mort, des télégrammes affluaient de tous les pays qui avaient eu à accueillir le “Bembeya Jazz“.

Un journaliste, poète et critique guinéen de l’époque, Ibrahim Khalil Diaré, témoignait : “A chacune de ses prestations, il apporte à la chanson d’émouvants rajouts de son cru. Et les appels hurlés et les cris de joie de Aboubacar Demba étaient irrésistiblement émouvants“.


Les péripéties d’un adieu

C’était le Secrétaire d’Etat sénégalais à la Jeunesse, M. Lamine Diak, qui avait annoncé la triste nouvelle, avant de présenter les condoléances du Sénégal au peuple guinéen. Ensuite arrive à Dakar une délégation guinéenne conduite par le ministre de l’Education Nationale, M. Mamadi Keïta, et forte de huit ministres guinéens, de membres des Comités nationaux des femmes et des jeunes du Parti Démocratique de Guinée (PDG) et des Directeurs de ballets nationaux.

A Dakar, la délégation est aussitôt accueillie par une crème de hauts responsables sénégalais : le Président de l’Assemblée nationale, M. Amadou Cissé Dia ; le ministre d’Etat chargé des Forces Armées, M. Magatte Lô ; le ministre des Affaires Etragères, M. Assane Seck ; le ministre de l‘Education Nationale, M. Doudou Ngom ; le Secrétaire d’Etat à la Jeunesse et aux Sports, M. Lamine Diak ; et l’Ambassadeur de Guinée Conakry au Sénégal, M. Mamadou Tounkara. Le lendemain de son arrivée à Dakar, la délégation guinéenne repart en Guinée avec le corps de l’illustre disparu.

Sitôt informé auparavant de l’accident, le Président Ahmed Sékou Touré était entré immédiatement en communication avec son homologue sénéglais, Léopold Sédar Senghor et l’avait remercié de “toute l’aide et le soutien, tant bien moral que matériel, apporté par les autorités sénégalaises“. La dépouille de Aboubacar Demba Camara est plus tard déposée au Palais du Peuple, où une veillée funèbre est organisée. Les 5 et 6 Avril 1973, les drapeaux guinéens sont mis en berne sur toute l’étendue du territoire.

“Le 6 Avril, à 17 heures, le cercueil contenant la dépouille du célèbre chanteur du Bembeya Jazz national, Aboubacar Demba Camara, quitte l’immense Palais du Peuple où, pendant deux jours, des milliers de personnes se sont empressées sans arrêt pour lui rendre un hommage national”, rapportait l’Envoyé spécial de l’Agence de Presse Sénégalaise (APS), M. Amadou Moctar Ouane.

Du Palais du Peuple au cimetière de Camayenne, la marche funèbre est rythmée par la chanson intitulée “Baloba” et dédiée aux grands disparus de Guinée. Et le confrère Amadou Moctar Ouane, de témoigner de nouveau, avec, cette fois-ci, la voix nouée par une intense émotion : “C’était une marée humaine, tout au long du parcours, de part et d’autre de la route menant au cimetière. De mémoire d’homme, jamais on n’avait vu des obsèques nationales aussi grandioses et solennelles ! “.

Dans son oraison funèbre, le ministre guinéen du Domaine, de l’Education et de la Culture, M. Mamadi Keïta, souligne : “Aboubacar Demba est un des ambassadeurs les plus qualifiés de la cause africaine. Il était une grande espérance”. Aussitôt, parmi l’immense foule, s’élève la complainte d’une femme malinké qui fredonne : “Aboubacar Demba, tout le peuple et toute la jeunesse de Guinée te pleurent, car tu es le symbole de notre espérance en une Guinée toujours plus forte, toujours mieux armée contre ses ennemis ! ”.


Aboubacar Demba et le Bembeya Jazz

Bien qu’issu d’une famille d’ouvriers de Saraya (une petite localité près de Kouroussa), Aboubacar Demba Camara naît pourtant à Conakry en 1944. Jusqu’en 1952, il fréquente l’Ecole primaire de Koléa et, de 1952 à 1957, celle de Kankan. Il revient ensuite à Conakry pour terminer ses études primaires, avant de retourner... encore à kankan où il s’inscrit à la “Section Manuelle” d’où il sort nanti d’un diplôme d’Ebéniste.

C’est en 1953 que se dessine sa vocation, alors qu’il étudiait à la “Section Manuelle” de Beyla, une ville située au Sud-Est de la Guinée forestière, à 1000 km de Conakry. Excellent chanteur, Aboubacar Demba a déjà acquis une formidable diction musicale, et cela, depuis son propre village. C’est ainsi qu’au fil du temps, il crée un groupe musical qui prend le nom de “Bembeya Jazz de Beyla”. La réputation du groupe finit par gagner de plus en plus les régions du pays.

A partir de 1963, dans chacune de 33 préfectures de la Guinée, le gouvernement organise une biennale au cours de laquelle s’affrontent les orchestres locaux. Le but de cette initiative est de rassembler le patrimoine musical guinéen à partir de ses nombreuses traditions régionales.

Les gagnants sont alors invités au Festival National de Conakry. En 1966, deux orchestres de province accèdent ainsi au titre d’Orchestre National : le “Horoya Band de Kankan” et le “Bembeya Jazz de Beyla”. Aux deux premières biennales, en 1964 et 1966, l’orchestre de Beyla gagne la Médaille d’Or : il est alors envoyé en tournée à Cuba.

Après le spectacle et le disque du “Bembeya Jazz” intitulé “Regard sur le passé“, en 1967 (qui raconte l’histoire de Samory Touré et qui constitue un hommage au Président Ahmed Sékou Touré), Aboubacar Demba Camara devient une super star dans toute la sous-région. Mais le plus étonnant chez la méga-star, c’est que de nature, il était bègue, mais seulement en parlant, jamais en chantant !...

L’élevation du “Bembeya Jazz” au rang de formation nationale marque le début d’une grande aventure qui sollicite Aboubacar Demba et ses amis sur tous les fronts de bataille où l’émancipation culturelle de l’Adrique était en jeu. La musique du “Bembeya Jazz” était une synthèse des styles mandingue et afro-cubain. Mais elle se voulait aussi un mélange de toutes les traditions musicales guinéennes. C’est qu’au “Bembeya Jazz” était assigé le rôle de jouer... tous les rythmes du pays.

Grâce à sa diversité musicale et son ouverture internationale, le “Bembeya Jazz” inspirait des groupes de la sous-région : tels que les “Ambassadeurs“ et le “Rail Band“ de Bamako, avec ses vedettes, le Malien Salif Keïta et le Guinéen Mory Kanté ; ou des groupes de Dakar comme l’orchestre “Baobab“, le “Star Band“, le “Super Etoile“, le “Super Diamono”...

L’après Aboubacar Demba

La mort de celui qui, au fil des années, était devenu le leader incontesté du “Bembeya Jazz” avait ouvert, d’abord une longue période de deuil national, ensuite créé un profond sentiment de désarroi au sein des membres du groupe. Si bien que quelques années plus tard, le Président Ahmed Sékou Touré lui-même avait jugé nécessaire de trouver un “successeur“ de Aboubacar Demba Camara : un jeune griot venu de Kintinya (à la frontière maliano-guinéenne), un certain Sékouba Diabaté dit “Bambino“ qui, depuis une vingtaine d’années maintenant, mène une carrière solo.

Après la privatisation des orchestres nationaux, décidée par le Président Ahmed Sékou Touré en 1983, le “Bembeya Jazz” devient autonome, donc propriétaire de son club et de ses instruments. Mais après une tournée européenne pourtant très réussie en 1985, l’existence (la coexistence, soutiennent certaines langues) devient dificile pour le groupe.

Alors ses activités s’arrêtent pour le reprendre qu’au début de l’année 2000. Mais sans Aboubacar Demba Camara, le “Bembeya Jazz” ne sera plus le même. Et il y aura toujours une génération qui se souviendra.

Oumar DIAWARA

(Source : APS)

06 Mai 2009

 

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