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Après avoir donné un bel exemple de résistance, beaucoup de jeunes sont tombés dans le piège de la tentation de rejoindre les islamistes. Par opportunisme ou par dépit.

A l’instar des autres villes du nord, Gao est martyrisé par les groupes armés qui l’occupent. C’est ici que ceux-ci ont rencontré la plus forte résistance animée par la population. Gao ne s’est pas vidée de ses habitants. Une grande partie de la population est, en effet, restée après la chute de la ville, le 30 mars dernier. Ceux qui sont restés n’avaient généralement pas les moyens de fuir les exactions et les pillages. Beaucoup de déplacés ont même pris le chemin du retour après la débâcle spectaculaire du MNLA (Mouvement national de libération de l’Azawad) lors de l’accrochage meurtrier qui l’a opposé au MUJAO et aux jeunes le 27 juin.

Aujourd’hui, la ville est sous l’emprise du MUJAO (Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest). Ce mouvement islamiste est un fourre-tout dans lequel on croise divers ressortissants de la sous-région. Des nomades et des sédentaires. Après avoir résisté aux occupants, Gao est aujourd’hui une ville en colère. La population ne comprend pas la « lenteur » mise par l’Etat pour engager la libération du Nord. Cheick Oumar Koné est diplômé sans emploi.

Il ne voit aucune raison de célébrer la fête du 22 Septembre. « Je crois qu’on ne peut pas fêter au nord avec les islamistes et les politiciens qui se battent à Bamako où on ne s’intéresse pas à notre sort. Je me demande ce qu’il faut dire de l’unité nationale », résume le jeune homme. Almoukaïla Ibrahim Maïga, technicien en hydraulique, est du même avis. Il pense que la meilleure façon de célébrer le 22 Septembre c’est d’envoyer les militaires déloger les occupants. « C’est la moindre des choses que l’on puisse demander aux nouvelles autorités et aux auteurs du coup d’Etat qui ont précipité la chute du nord », dit-il.

D’autres personnes interrogées pensent déjà à l’après-libération. Elles estiment que la cohabitation sera désormais très difficile. « Des gens ont trahi leurs frères pour de petits intérêts. D’autres ont dénoncé leurs voisins ou leurs parents pour régler de vieux de comptes. On ne peut jamais oublier ces choses là. Mais encore une fois, nous nous sentons abandonnés par Bamako », indique un autre jeune relayant un sentiment partagé par une grande partie de la population.

De fait, beaucoup de jeunes, par dépit ou par opportunisme, rejoignent les rangs des islamistes. « Le MUJAO enregistre des adhésions massives tous les jours dans les villes qu’il contrôle. Du jour au lendemain, vous pouvez vous retrouver nez-à-nez avec votre fils ou celui de votre voisin du quartier en tenu kakie avec une arme kalachnikov en bandoulière. Pour ces recrues, c’est un moyen de subvenir à leurs besoins mais ils ne se rendent pas compte du prix de cette adhésion », explique un homme d’âge mûr.

Selon plusieurs témoignages, les nouveaux adhérents du MUJAO touchent 75 000 Fcfa comme « salaire » de base. Ces recrues suivent ensuite quelques jours voire quelques semaines de formation en dehors de la ville, dans une base des islamistes installée dans les locaux d’une entreprise de construction sur la route de Bourem.

Comme une poudrière.

Les nouveaux adhérents sont immédiatement affectés aux postes de contrôle de Gao jusqu’à Douentza avec à leur tête, un ancien. En général, cet ancien est un arabophone. La ville de Gao ressemble aujourd’hui à une poudrière avec des armes qui circulent partout entre les mains des occupants et des jeunes autochtones de Gao et environnants qui continuent de rejoindre massivement le MUJAO. Le village de Koïma qui se trouve juste derrière la Dune rose, de l’autre côté du fleuve Niger, serait ainsi un vivier pour le MUJAO.

La plupart de ses recrues viendraient de ce village de pêcheurs où se trouve également un marabout très respecté dans la zone. Ce dernier a rallié le MUJAO avec ses élèves. « Pour ces jeunes paysans, pêcheurs ou éleveurs, la seule alternative c’est le MUJAO. Ils se reconnaissent en lui. Ils sont impressionnés par les armes des islamistes et les moyens dont ils disposent », dénonce un habitant. Depuis son arrivée dans la ville, le MUJAO a entrepris une opération de séduction.

Apparemment avec succès. « Le MUJAO nous protégeait contre les indépendantistes du MNLA qui sont plutôt venus avec la haine raciale. Pour eux, tous les noirs sont militaires ou complices de l’armée malienne », avance un décorateur qui gagne bien sa vie avec l’arrivée des islamistes. Ses collègues décorateurs et lui ont obtenu beaucoup de marchés du MUJAO. Ils badigeonnent les édifices publics dans le blanc et noir du MUJAO-Ansardine, et peignent des plaques et panneaux de signalisation. « Les petits drapeaux des islamistes peuvent rapporter 5000 Fcfa, les moyens 25 000 Fcfa et les plus grands, 30 000 Fcfa.

On fait la peinture des véhicules à 30 000 Fcfa », témoigne l’artiste. La confection des drapeaux islamistes fait ainsi vivre les commerçants de quincaillerie et des peintres ou décorateurs. Comme M.M. qui avait quitté la ville quelques jours après sa chute pour aller mettre sa famille à l’abri au Niger voisin. Après avoir appris que des gens sont en train de revenir à Gao et qu’il y avait même la possibilité de trouver quelques petits boulots, il s’est décidé à revenir dans la cité. Depuis, il gagne son pain quotidien grâce aux occupants. Des couturiers de la ville tirent aussi leur épingle du jeu avec la couture des vêtements imposés par les islamistes. Pour les hommes, cette tenue est un ensemble kaki avec le pantalon qui doit s’arrêter au dessus de la cheville.

C’est cette tenue qui différencie le duo infernal MUJAO-Ansardine des autres groupes qui n’ont pas « d’uniformes ». « On préfère le MUJAO au MNLA », lance un jeune qui, comme tant d’autres, a adhéré au mouvement islamiste et s’est familiarisé avec les armes. « Les jeunes qui ont rejoint le MUJAO sont enviés par les autres, parce qu’ils circulent avec des armes dans les rues de Gao à bord de puissants véhicules de type 4X4. Et ils sont pris en charge par le mouvement armé (médicaments et nourriture). Ils habitent dans les bâtiments des services de l’Etat. Dans ces bâtiments, les climatiseurs marchent à fond selon la disponibilité de l’électricité, bien sûr.

En fait, personne ne paie l’électricité ici maintenant. C’est le MUJAO qui paie… », explique un habitant de la ville. « Depuis que les jeunes ont eu l’impression que l’armée tardait à engager la reconquête des villes du nord, ils se sont tournés vers le MUJAO qui mène une propagande inouïe à travers des radios qu’il contrôle », constate un autre habitant. Le secteur économique étant presque dans le coma, les habitants vivant sous occupation ne manquent pas d’astuces pour vivre même en pactisant avec le diable. A Gao, les jeunes se sont servis en armes et munitions abandonnées par les militaires dans les camps et ou jetés dans le fleuve Niger qui longe la ville.

« Le lendemain du départ de l’armée, les islamistes et les rebelles du MNLA ont demandé à la population de restituer les armes abandonnées par les militaires. Car ils savaient que les jeunes avaient récupéré beaucoup de ces armes », confie un ancien chauffeur de l’administration. Celui-ci confirme que les jeunes ont passé des jours entiers à « pêcher » des armes sous le pont de Wabaria, comme l’avait rapporté l’Essor dans un précédent reportage.

Sans état d’âme.

« Que voulez-vous qu’on fasse quand on n’a pas d’autre moyen de subvenir à ses besoins ? Si j’ai pu rester à Gao, c’est parce que j’ai ramassé 5 armes que le MUJAO m’a rachetées à 300 000 Fcfa l’unité », explique un autre jeune de Gao, sans état d’âme. En plus du rachat des armes, le MUJAO propose de recruter tout ceux qui sont prêts à se battre sous son drapeau. Son opération de séduction a porté.

Moins pour ses arguments idéologiques que pour des raisons financières. Comme le démontre le cas de la milice Ganda-Izo dont nombre de membres infiltrés à Gao, ont rejoint le mouvement islamiste, suivant en cela leur chef Ibrahim Dicko dit « Claude » qui a trahi les siens pour quelques millions de Fcfa. L’argent, et encore l’argent… Toutes les personnes approchées à Gao s’accordent sur l’attrait de l’argent : les jeunes ont de la peine à résister à la tentation. « Le MUJAO est très riche.

Il donne à manger à ses combattants, les paie régulièrement. Il finance même leur mariage avec des sommes impressionnantes. Il est difficile pour ces jeunes de résister », concède un Ancien. Heureusement l’argent et les conditions matérielles qu’offre le mouvement n’ont pas aveuglé toute le monde. On compte ainsi 24 associations de jeunes qui se sont regroupées pour tenter de résister. « Nous préférons la souffrance dans la dignité plutôt que de nous rallier aux islamistes et aux aventuriers », assure un de ces résistants.

Assis devant l’entrée de la Chambre des métiers de Gao, un vieil homme visiblement désabusé veut croire à la libération prochaine de la ville : « Nous n’attendons que l’arrivée de l’armée. La vie dans les conditions actuelles n’a aucun sens. Il faut que le gouvernement bouge et le plus tôt sera le mieux ».

Vendredi 21 septembre 2012, par Adama Diarra

Essor