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C’est cette question qui brûle toutes les lèvres, depuis que le Président de la République, Amadou Toumani Touré, a fait, de la souverainété alimentaire, son cheval de bataille, en consacrant beaucoup d’efforts à l’agriculture. Ainsi, il opta pour la mécanisation agricole en attribuant des centaines de tracteurs aux paysans.

A cela s’ajoute la Loi d’Orientation Agricole (LOA) qui est une politique visant à garantir la souveraineté alimentaire et à faire, du secteur agricole, le moteur de l’économie nationale.

Mais malgré tout cet arsenal, peut-on espérer sur une souveraineté alimentaire digne de ce nom ? Certes non, eu égard aux dangers qui sont susceptibles de constituer une entrave à sa réalisation.

Le principe de souveraineté alimentaire, lancé en 1996 pendant le Sommet mondial de l’alimentation de la FAO à Rome, se définit comme étant le droit des peuples à une alimentation saine, dans le respect des cultures, produite à l’aide de méthodes durables et respectueuses de l’environnement, ainsi que leur droit à définir leurs propres systèmes alimentaires et agricoles.

Elle place les producteurs, distributeurs et
consommateurs des aliments au coeur des systèmes et politiques alimentaires, en lieu et place des exigences de marchés et des transnationales. Depuis, cette proposition a commencé à jouer un rôle-clé dans le débat sur l’agriculture et les alternatives aux politiques néo-libérales.


Les dangers pour notre souveraineté alimentaire ?

De nos jours, bien que des résistances s’organisent pour mieux lutter contre le Droit de Propriété Intellectuelle (DPI), les brevets, les législations sur les semences et les OGM, force est de constater que les agriculteurs ouest-africains ne sont pas toujours bien informés à temps pour mener une résistance commune organisée, structurée et bien coordonnée. La puissante dynamique d’uniformisation des législations sur les semences, impulsée par l’industrie depuis une décennie sur toute la planète, a atteint l’Afrique de l’Ouest et du Centre.

La révision des Accords de Bangui, qui régit la propriété intellectuelle de seize pays francophones de la région, inclut désormais une annexe pour les droits sur les semences.

Cette dernière octroie des droits aux obtenteurs, et restreint dramatiquement la liberté des pays sur l’usage de la semence. Le monde agricole -soit près de 80% de la population-, se voit soudainement menacé par une législation sur des Droits de Propriété Intellectuelle (DPI) en complète contradiction avec ses coutumes et ses traditions de production et d’échanges libres de semences et des savoirs et savoir-faires paysans.

Selon le Président de la Coordination Nationale des Organisations Paysannes (CNOP), dans le contexte de l’Afrique de l’Ouest, le plus grand danger que nous devons affronter est la privatisation des semences (à travers l’UPOV et les Accords de Bangui sur la propriété intellectuelle) qui soutiennent les droits des sélectionneurs au détriment des droits des agriculteurs à utiliser leur propre semence.

Il en est de même d’autres Accords de Partenariat Economique régionaux comme ceux de la CEDAO et du CILSS, qui suivent les obligations de l’OMC.

Cependant, les organisations paysannes demandent que ces accords laissent la privatisation de l’agriculture et des semences en dehors de leurs objectifs, et protègent les paysans et les semences paysannes.

Toujours selon la Coordination des organisations paysannes, un autre grand danger pour notre souveraineté alimentaire vient des tentatives agressives de l’industrie biotechnologie en Afrique, et spécifiquement en Afrique de l’Ouest, soutenues par les gouvernements des pays du Nord et des institutions internationales.

Dans ce contexte, ils se disent préoccupés, notamment par les multiples intrusions dans nos politiques nationales de certaines organisations, comme l’USAID, le Programme Alimentaire Mondial (PAM), le Catholic Relief Service, sous couvert de l’aide alimentaire ou pour construire nos capacités de cadres nationaux de biosécurité.

La Coordination estime que de tels cadres de biosécurité, qui ont été definis aux Etats-Unis, sont un piège pour faciliter la libre introduction des cultures génétiquement modifiées, et d’autres produits.

Qu’en est-il donc de l’importation massive des produits de l’agro-industrie française et européenne, hyperproductiviste et subventionnée en direction des marches africains ? Ces importations à bas prix cassent la production locale (cas du poulet congelé au Cameroun et au Sénégal, et du lait en poudre dans les pays sahéliens).

Malgré que le projet de Loi sur la biosécurité soit déposé à l’Assemblée nationale pour l’adoption à sa session d’Avril prochain, les forces vives de la société civile, à travers la COPAGEN-Mali, se mobilisent et entreprennent des actions de plaidoyer et lobbying afin d’amener les parlementaires à rejeter ledit document de projet, son état actuel, ou à obliger l’Etat à accepter des amendements proposés par la société civile.

D’où des ressources gigantesques engagées pour renforcer les monocultures génétiquement uniformes qui sont à la base de nos systèmes nourriciers toujours plus centralisés, industrialisés, et non durables. Quelques gouvernements et firmes majeures -la colonne vertébrale de l’agribusiness- travaillent dur pour obtenir le contrôle privé et l’exercer sur la biodiversité, en diminution de la planète, à travers une myriade de différentes formes de technologies, lois et règlementations.

Comme résultat, les paysans, et tout producteur de nourriture au niveau local, qui sont en train d’être dépouillés de leurs héritages, leurs droits et leur mode de vie, font que l’opérationnalisation de la souveraineté alimentaire devient un défit majeur pour ces exploitations familiales agricoles qui apportent, à la population malienne, une alimentation de qualité et très diversifiée, bien que le Mali, à travers sa nouvelle politique agricole, ait clairement défini son ambition d’atteindre la souveraineté alimentaire et de faire, de l’agriculture, le moteur de la croissance de l’économie nationale.

Notre pays parviendra-t-il à réaliser cette ambition ? Seul l’avenir nous édifiera.


Moussa TOURE

17 Juillet 2008