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Au nombre des préoccupations qui torturent l’esprit des populations africaines en général, et de ses dirigeants en particulier, figure des maux qui freinent considérablement l’essor social, politique, économique et culturel de l’Afrique et qu’on a communément appelés “sous-développement“, “fuite des cerveaux“.

Certes, pour juguler les effets néfastes de ces maux qui minent le continent depuis l’avènement des
indépendances, bien des efforts ont été consentis par les Chefs d’Etat africains successifs, par la société civile africaine, par les partenaires au développement de l’afrique…

il n’en demeure pas moins que des facteurs socio-politiques ont beaucoup contribué à encourager, sinon à aggraver des phénomènes auxquels se sont ajoutés d’autres: le chômage, le désoeuvrement, l’immigration, la baisse du niveau intellectuel due à la qualité de l’enseignement et aux changements de ses méthodes…


Maux économiques ou mots politiques?

Développement, sous-développement, pays développés, sous-développés, pays alignés, non alignés… C’est avec un ridicule navrant que ces termes plutôt politiques sont passés maîtres dans l’art d’envelopper la situation socio-économique des pays supposés moins nantis de cette planète.

Au premier Président de la République du Mali, Modibo Keïta, l’on a accordé la paternité d’avoir lancé, pour la première fois, le terme de “pays non
aligné”, pour désigner les Etats d’obédience politique dite neutre. Encore faut-il que la neutralité existe en soi…

En effet, sur le plan universel, la neutralité n’est qu’un concept banalement admis, sinon toléré, tant il est vrai qu’elle ne peut guère échapper à cette réalité qui maintient que… la force politique est toujours tributaire de celle économique. Et c’est dans cette logique que sont apparus les termes sus-cités.

Mais curieusement, pendant que le terme “développé“ était superbement ignoré, celui de “pays sous-développés“ apparaît pour la première fois dans le langage politique des Etats Unis, sous le mandat présidentiel de Harry Truman.

Même pour désigner les pays dits “sous-développés“, ceux dits “développés“ emploient le terme “en voie de dévelopement”, sûrement pour ne pas écorcher la dignité, la sensibilité ou la susceptibilité des pays désignés sous ce vocable. C’est qu’entre pays et politiciens dits “civilisés”, la morale et la mesure diplomatiques restent de rigueur.

Auusi, se demande-t-on: ces jeux de mots relèvent-il d’une entente tacite ou d’une savante hypocrisie de l’Occident? Par rapport à quel aspect de sa vie sociale, politique, économique ou culturelle un pays donné peut-il être qualifié de développé ou de sous-dévelopé?…

Pourtant, depuis le 17e siècle, le mot “développé” existe dans le langage et le dictionnaire français. Or aux dires d’un penseur…français, le dictionnaire n’est qu’une machine à rêver. Aussi, appliqués à des pays, les termes “développés, sous-développés, alignés, non alignés”, ne peuvent que prendre des significations erronées et qui ne reflètent guère les réalités sociales, politiques, économiques et cullturelles d’un pays.

En effet, compte tenu de ses contingences, et comparé à un autre, aucun pays ne pourrait être décrit comme étant “développé” , “sous-développé“ , “aligné“ ou “non aligné”. Mieux, quels que soient sa position socio-culturelle et son statut économique, n’importe quel pays peut répondre à ces qualificatifs. D’où le caractère jugé creux et ronflant de ces termes.

Des cerveaux en fuite

Face aux autres maux et mots attribués -plus à tort qu’à raison- à l’Afrique, ces termes aussi flous qu’insignifiants sont peu de choses. Parmi eux figure ce phénomène qui n’est plus un simple mot, mais plutôt un mal compliqué : la fuite des cerveaux africains (les intellectuels) vers des cieux considérés pluspropices et rémunérateurs, financièrement et statutairement parlant.

C’est qu’après plus de quarante ans d’indépendance, la quasi totalité des pays africains peinent à se relever économiquement. Les coups d’Etat, les coups d’éclat politiques ou politiciens, les détournements de déniers publics, la mauvaise gouvernance… sont autant de raisons évoquées pour exliquer…l’inexplicable. Toutes ces mauvaises pratiques ont quelque peu fini par encourager la désertion de bien des valeurs intellectuelles africaines vers les pays d’Europe et d’Amérique.

Aussi, c’est avec un doux euphémisme que cette désertion d’intellectuels fut qualifiée de “fuite des
cerveaux“
, bien que cette “fuite” ne constitue pas, à elle seule, la conséquence du chômage des diplômés (les jeunes surtout), les salaires bas ou insuffisants, le mal d’être relatif aux mauvaises conditions de vie, la pratique inepte des “têtes bien bêtes“ à la place des “têtes bien faites “… Et excusez du trop.

Raisons et retombées d’une fugue

Rien qu’en Europe et en Amérique du Nord, cette intelligentsia africaine expatriée se compte par dizaines de milliers de têtes. Et rien qu’en Décembre 2003, ces candidats à l’immigration se comptaient à plus de cent mille savants, chercheurs, administrateurs, ingénieurs, hauts diplômés… Sans compter ceux que la politique de leurs gouvernants respectifs ont fait fuir vers des horizons plus “cléments“ ou “protecteurs“.

De nos jours, à combien se chiffrent ces têtes valides et valables, surtout que les raisons qui les ont poussés à l’exode se sont plutôt accentuées, sinon détériorées depuis? En 2007, des statistiques ont affirmé que ces chiffres ont triplé, voire quadruplé.
Toujours est -il qu’en attendant…

Certains d’entre eux transmettent leur savoir dans les plus grands collèges et universités du monde. D’autres officient dans de hauts “temples“ du savoir tels que la NASA ou les grands laboratoires de recherche. A l’instar du navigateur inter-planétaire, notre savant compatriote Cheick Modibo Diarra qui, dit-on, aurait pris son thé… sur la planète Mars.

L’initiateur de PATHFINDER n’est pourtant pas le seul Malien, ni le seul Africain, à mettre ses dons et connaissances intellectuels au service de pays étrangers. Mieux, Cheick Modibo Diarra a au moins eu le mérite, sinon l’intelligence, de rentrer dans son pays pour se mettre au service de ses compatriotes.

Ce qui n’a pas toujours été (et n’est pas encore) le cas, pour des milliers d’autres intellectuels maliens et africains qui ne comptent ni même ne songent à retourner au bercail. Aussi, ces désertions de “têtes” précieuses se font au grand dam, sinon à la grande perte, des pays africains.

Cette expatriation des cerveaux -qui n’en finit pourtant pas de se poursuivre- avait commencé au
moment où les universités et les grands établissements scolaires africains se trouvaient au plus mal: pénurie d’argent, manque ou insuffisance d’infrastructures d’accueil, de logistiques adéquates, de matériels didactiques, de personnels qualifiés…

La dure et désolante réalité, c’est que cette situation n’a guère changé, ou si peu. L’autre réalité, c’est qu’en dépit de sa bonne foi ou sa disposition, il serait difficile, pour un intellectuel africain ambitieux, de pouser le patriotisme jusqu’à consentir à se faire rémunérer en dessous de son niveau ou de sa valeur.

C’est là une des raisons fondamentales qui motivent la fuite de ces centaines de milliers d’intellectuels africains dissémnés aux quatre coins du monde. Et c’est pourquoi un gros problème se pose, quant à leur retour au pays. Si les Etats africains aspirent donc au retour de… « ces brebis ni égarées, ni galeuses” (comme disait un intellectuel expatrié), ils doivent nécessairement se résoudre à délier les cordons de la bourse, quitte à se doter des voies et moyens, pour ce faire.

Or, pour qu’on en arrive là, il faudrait non
seulement que les caisses étatiques puissent supporter les dépenses supplémentaires afférentes à la rémunération et au traitement financiers de ces “revenants”, mais aussi l’application d’une politique porteuse, pour leur réinsertion sociale.

Les pays africains peuvent-ils se résoudre à cela, quand on sait qu’à l’extérieur, ces cerveaux sont de loin plus à l’aise, sur le plan du traitement?… Quoi qu’il en soit, à l’aube du troisième millénaire, seuls les pays disposant d’un système éducatif performant domineront le reste du monde, et sans conteste.


Oumar DIAWARA

05 Mai 2008