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L’Indépendant : Soumeylou Boubèye Maïga, en 1991 vous étiez membre du directoire de l’ADEMA association. A ce titre, vous avez activement participe aux différentes manifestations qui ont abouti à la chute du pouvoir de Moussa Traoré. Pouvez-vous nous raconter les péripéties de cette lutte héroïque?

jpg_Sans_titre-1-66.jpgSoumeylou Boubèye Maïga : Les principales péripéties sont relativement bien connues. Parce que cela fait quand même dix huit ans que les choses se sont passées. Ce qu’il faut retenir, c’est que la révolution du 26 mars a été le dénouement d’une lutte qui s’est déroulée sur une très longue période et qui a connu la participation de plusieurs générations depuis les années 70 jusqu’aux années 90. Ces périodes ont été marquées par la constance de l’engagement de ceux qui en assuraient le leadership…

Je crois que beaucoup de composantes de la société malienne était arrivées à la conclusion que la démocratie favoriserait plus la libération des énergies et pour qu’il y est un meilleur cadre de progrès économique et social.

Ce que je retiens de tout cela, c’est qu’il y a eu un élan populaire qui a mobilisé la très grande majorité des Maliens. D’où le résultat auquel nous sommes parvenus en l’occurrence la démocratie et l’instauration du multipartisme intégral.


L’indép: Les attentes ont-elles été comblées ?

SBM: Il faut bien se rappeler ce qui était la revendication majoritaire. Comme je le rappelle souvent, les Maliens voulaient l’instauration du pluralisme en espérant la libération des expressions, des initiatives, voire une avancée significative du pays. Ce qui est incontestable, c’est qu’aujourd’hui, plus personne ne parle des mérites du parti unique. Ensuite, nous avons un système institutionnel très stable qui comporte en lui-même des éléments pour répondre à chaque moment de crise.

Quand vous regardez bien, de 1960 à maintenant, tous les régimes politiques que nous avons eus ont fini par des blocages et puis sur des courtes durées.S’agissant de la première République (1960 à 1968), la crise n’a pu se dénouer qu’au prix d’une remise en cause des fondements sur lesquels reposaient le pays.

Ensuite, il y a eu la période d’exception (1968-1978), puis il y a eu la période de l’UDPM qui a duré de 1979 à 1991. Les systèmes antérieurs n’avaient pas en eux-mêmes la faculté de résoudre les problèmes de manière pacifique sans que leurs fondements ne soient remis en cause.

Actuellement, nous sommes dans un système démocratique qui a besoin d’être consolidé, amélioré, mais qui fondamentalement assure la stabilité du pays. Il recèle en lui-même le potentiel pour dénouer les crises, les contradictions d’une manière pacifique sans remettre en cause les fondements du régime.

L’indép: Nous entendons souvent que la démocratie ne se mange pas et que ce système tarde à améliorer les conditions de vie des populations. Partagez-vous cette opinion?

SBM: Ce n’est pas exact. On ne peut pas dire que les difficultés économiques actuelles sont dues au fait démocratique. Il y a des difficultés économiques, des difficultés sociales qui sont liées à un ensemble de facteurs qu’il faut bien observer. La crise économique actuelle n’est point liée à la nature du régime. Maintenant, nous devons améliorer notre gouvernance, la capacité d’être à l’écoute de la majorité des citoyens.

Nous devons veiller à ce que la gouvernance du pays repose sur des forces issues des suffrages des citoyens.

Ce qui est sûr, c’est que tout le monde reconnaît que dans tous les domaines, nous faisons mieux que ceux qui étaient là avant. Je crois que la situation d’aujourd’hui est quand même meilleure que la situation antérieure, quel que soit le secteur que vous prenez, l’assainissement des finances publiques, la réalisation d’infrastructures socio-économiques, cette extraordinaire libération des énergies …

L’indép: Et concernant notre système éducatif?

SBM: Je crois que le système éducatif connaît une crise qui dure depuis une vingtaine d’années et bien au-delà. Les effets cumulatifs font qu’aujourd’hui nous sommes dans une incertitude totale et même dans un désarroi. Mais, cette situation n’est pas imputable au système démocratique. Je reconnais que jusqu’à présent nous n’avons pas trouvé la meilleure manière de gérer ce problème. Il y a un aspect auquel les gens ne font pas attention.

Prenez, par exemple, l’enseignement supérieur, une partie des problèmes résulte de notre volonté commune de rendre démocratique l’accès à cet ordre d’enseignement. Conséquence : nous avons une explosion des effectifs qui n’a pas été accompagnée de toute la logistique, notamment la formation des formateurs, la capacité d’accueil des structures.


L’indép: N’est-ce pas là la faiblesse du double quinquennat de l’ADEMA ?

SBM : Non ! Écoutez de toutes les façons l’ADEMA a quitté le pouvoir depuis sept ans. Je ne suis pas sûr que la situation se soit fondamentalement améliorée.

Il ne s’agit pas de jeter l’anathème sur tel ou tel autre régime ou gouvernement. Mais, c’est de reconnaître que c’est un problème réel. C’est pourquoi, nous devons inculquer à nos jeunes le devoir de s’instruire… Le gouvernement a organisé, il y a quelque mois, le forum sur l’éducation dont l’impact n’est pas perceptible sur le management même de l’école.

Il y a donc de vrais problèmes sur lesquels il faut se pencher et prendre des mesures qui s’imposent. Aujourd’hui, l’école est devenue un espace assez conflictuel entre les différents acteurs.

L’école pèche, en tout cas, par un déficit de qualité. Il faut réorganiser ce secteur pour qu’il y ait moins de centralisation, qu’il y ait une gestion plus transparente, moins conflictuelle. Ce qu’on ne dit pas, c’est qu’il y a un déficit cruel de formateurs. Il faut, par exemple, plus de trois mille enseignants par an pour répondre à la demande scolaire.

Me Mountaga Tall jette un coup d’oeil dans le rétroviseur

«...Le mouvement démocratique a atteint ses objectifs»

L’Indépendant : Me Mountaga Tall, vous étiez le président du CNID – Association lors des évènements de 1991. Pouvez – vous nous rappeler les raisons de cette lutte qui a été couronnée par la chute du régime dictatorial de Moussa Traoré ?

Me Tall : En 1991, nous vivions dans un cadre de parti unique et constitutionnel. Pour nous, il fallait laisser à chaque Malienne et à chaque Malien un espace de liberté pour contribuer à l’édification national. En d’autres termes, il fallait le pluralisme démocratique. En un mot, nous voulions le multipartisme ici et maintenant et nous voulions la démocratie. Voilà les raisons pour lesquelles avec d’autres camarades nous avons choisi de nous battre à visage découvert contre le parti unique.

L’Indép : Vos espoirs ont été comblés après l’instauration du multipartisme et de la démocratie ?

M.T : il faut distinguer deux étapes. La première est celle du Mouvement Démocratique originel avec ses objectifs qui consistaient à établir un cadre pluraliste et démocratique.

Cet objectif a été pleinement atteint avec les évèénements du 26 Mars, la conférence nationale et le référendum constitutionnel. J’ai affirmé et j’assume que de ce point de vue le Mouvement Démocratique a atteint tous ses objectifs.

La seconde étape, ouverte avec les élections pluralistes, devait amener ceux qui ont été investis de la confiance de nos citoyens à traduire dans les faits les objectifs économiques et sociaux du Mouvement Démocratique et à procéder à un approfondissement constant de la démocratie.

Vu sous cet angle, force est de reconnaître que s’il y a des acquis beaucoup reste néanmoins à faire. Je citerai à titre d’illustration mais non exhaustif, l’école qui est toujours dans des difficultés, la problématique de l’emploi, la cherté de la vie, les contestations électorales etc. Mais les acquis également existent.

Quand on regarde le désenclavement intérieur et extérieur du pays, les espaces d’expression … on se rend compte qu’il y a eu du progrès. Maintenant, l’erreur serait de considérer que la démocratie s’arrête à un instant  » T « . C’est un processus et nous devons veiller malgré l’évolution en dents de scie qui est une tendance nette et incontestable pour un mieux être collectif et plus de liberté pour chacun.

L’Indép : Monsieur le président, la démocratie devrait améliorer les conditions de vie des populations. Apparemment, on est loin de cet objectif…

M.T : Nul ne sera pris au sérieux aujourd’hui s’il affirme que tout va bien. Le monde est en crise, le Mali aussi. Mais, il ne faudrait pas tout rapporter à la crise mais nul ne sera également pris au sérieux s’il affirme qu’aucun progrès n’a été accompli depuis 20 ans. Il y a des défis énormes qui doivent être relevés.Le modus operandi, c’est la bonne gouvernance qui est une quête permanente.

La meilleure façon d’y parvenir, de manière pérenne, est l’émergence d’une opinion publique, formée, informée et vigilante qui à tout moment peut attirer l’attention des décideurs publics sur les erreurs à corriger.

Avec au bout de la chaîne et à l’occasion de chaque consultation électorale la récompense ou la sanction du travail bien ou mal fait.

Entretien réalisé par Chahana TAKIOU

27 Mars 2009