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La situation au nord est inédite et grosse de toutes les incertitudes. A nous de trouver les leviers pour passer ce cap. C’est du moins ce qui ressort de l’interview que nous a accordée Soumeylou Boubèye Maïga, et dont nous vous proposons la première partie.

Les Échos : Quelles lectures faites-vous de l’assassinat au Mali d’un otage enlevé au Niger par AQMI ? Le droit de poursuite que le Mali a accordé à ses voisins inclut-il ce genre d’opération ? Qu’est-ce que cette notion de droit de poursuite contient ?

Soumeylou B. Maïga : De prime abord, l’on peut considérer que c’est une entorse à notre souveraineté, quand bien même c’est de la part de pays amis, puisque nous sommes en présence d’une action planifiée qui ne me semble pas entrer dans le champ d’application du droit de poursuite. Même si je ne suis pas sûr qu’elle ait pu se dérouler dans la profondeur mentionnée par les médias ?

En même temps, c’est une action qui intervient dans un contexte marqué par un engagement inégal des Etats de la région face à une menace transnationale, dont l’évolution devient chaque jour plus dangereuse pour la sécurité et la stabilité régionale et internationale.
De ce point de vue, ces groupes vont au moins intégrer qu’ils peuvent être désormais attaqués de la part de plusieurs protagonistes et qu’ils ne demeureront plus impunis.

Toutefois, je pense qu’en dépit de la nature de la menace, chaque État est le premier et principal responsable de la sécurité sur son territoire et c’est cet engagement qui le rend apte à être partie prenante dans le nécessaire partenariat multilatéral. Dans cet ordre d’idée, aucun État ne peut déléguer à d’autres la tâche de faire le ménage chez lui, en l’occurrence de mener une action de guerre, surtout préventive, sur son territoire.

C’est donc une situation qui interpelle avant tout notre responsabilité et notre degré d’engagement contre les réseaux terroristes. Et nous ne devons pas développer de discours pouvant faire croire que c’est l’engagement international qui est prioritaire et fondamental.

Les Échos : Et maintenant ? Qu’est-ce qui peut se passer ?

S. B. M. : Le premier risque, si on ne fait rien et qu’on accepte le fait accompli, est de conforter objectivement la volonté de AQMI de nous projeter dans le champ de sa confrontation globale et de transformer ainsi cette partie de notre territoire en un point de ralliement de différents groupes djihadistes, qui trouveraient là un nouveau front contre les apostats et autres mécréants, comme ils disent.
Avec une extension possible sous différentes formes, à l’ensemble de nos territoires.

A l’évidence, l’incrustation de AQMI sur une partie de notre territoire, à partir duquel il y a un corridor qui ouvre jusqu’au Nigeria ainsi que vers l’océan Indien, constitue une menace stratégique grave pour la stabilité de nos Etats mais aussi pour la cohésion de nos sociétés, majoritairement musulmanes, au sein desquelles il y a de grosses franges de la population, jeunes surtout, en forte quête identitaire et d’engagement qui sont des cibles idéales de recrutement.

En observant ce qui se passe vers la partie orientale du continent à partir du foyer somalien, on peut craindre à terme une jonction des fronts comme c’est déjà le cas pour les flux de la drogue (la cocaïne venant de l’Ouest, l’héroïne de l’Est).

Le deuxième risque, c’est une sanctuarisation qui consacrerait une érosion de la souveraineté de l’État et qui prendrait les populations en otage, rendant impossible tout l’effort de développement parce qu’en même temps que le retrait des intervenants étrangers, les programmes nationaux, eux-mêmes, seront difficilement exécutés.

C’est pourquoi, l’instauration et le maintien de la sécurité demeurent, pour nous, le premier enjeu de gouvernance et de développement dans cette zone. Ceci suppose, outre un engagement militaire tangible, la mobilisation de tous les démembrements de l’appareil sécuritaire et judiciaire à travers notamment la poursuite, l’instruction et le jugement des actes terroristes, la détection et la répression des transactions financières suspectes en vue d’assécher les ressources illicites qui contribuent à accroître les capacités des terroristes, à alimenter leurs activités et dont on observe le recyclage ici et là.

Je pense modestement que c’est une telle posture qui pourrait faciliter la concrétisation de notre proposition d’un sommet sur la sécurité, la paix et le développement dans la bande sahélo-saharienne.

Les Échos : La situation ne désavantage-t-elle pas ATT ?

S. B. M. : Le président ATT a raison dans l’analyse qu’il fait du caractère incontournable de la coopération multinationale et de la chronologie que devrait observer la mise en œuvre de la démarche régionale.

A savoir tenir d’abord une conférence des chefs d’Etat qui donnera les orientations et directives aux différents échelons.

En effet, même si on doit saluer la tenue de différentes réunions au niveau des ministres et des structures sécuritaires et militaires ainsi que l’installation d’un état-major conjoint à Tamanrasset, dont on n’a d’ailleurs pas mention du rôle qu’il a pu jouer dans les opérations des 22-23 juillet, je pense qu’il s’agit-là d’instances et d’outils qui ne pourront être pleinement efficaces et opérationnels qu’à partir d’un partenariat stratégique fondé sur une unité de doctrine, que seuls les chefs d’Etat peuvent décider.

C’est une étape essentielle pour la confiance mutuelle indispensable dans une telle coopération qui doit porter sur des domaines de souveraineté par excellence comme la mutualisation de la collecte, de l’analyse et de l’évaluation du renseignement, la mise en place de modules d’instruction communs aux unités dédiées au sein de nos forces armées respectives en vue d’obtenir une plus grande cohérence dans les modes opératoires, la mise sur pied d’opérations conjointes et coordonnées, etc.

C’est à cette condition que nous pourrions aussi avoir la maîtrise de la riposte au terrorisme et développer dans une démarche commune une meilleure articulation avec les partenariats mis en place par des pays extra-africains dont la sécurité et les intérêts peuvent être menacés chez nous.

Parce qu’il faut bien réaliser que l’espace sahélo-saharien est une réalité géopolitique et géostratégique nouvelle qui nous impose une démarche totalement novatrice en matière de sécurité collective.

Propos recueillis par

Alexis Kalambry

29 Juillet 2010.