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Le ministre de la défense Soumeylou Boubèye Maïga à propos de l’occupation des services publics à Kidal et de la multiplication des cantonnements sauvages « Nous ne voulons pas céder à la surenchère mais la situation ne peut pas perdurer…»

Dans une interview exclusive qu’il a bien voulu nous accorder, le ministre de la défense et des anciens combattants, Soumeylou Boubèye Maïga, revient sur la situation sécuritaire au nord du Mali et l’occupation des services publics par les groupes armés à Kidal. Soumeylou Boubèye Maïga a déclaré que cette situation ne peut plus perdurer et que l’armée va s’assumer. Il nous parle aussi de la restauration de la discipline, de la gestion des officiers supérieurs et le renforcement de la coopération militaire avec la France à travers un accord de défense entre nos deux pays.

L’Indépendant : La paix s’installe progressivement dans plusieurs parties du nord du Mali, les réfugiés et déplacés font leur retour, l’armée y est déployée. Mais des poches de résistance existent sur le terrain. Quel est le point de la situation sécuritaire ?

Soumeylou Boubèye Maïga : Il est vrai qu’il y a des zones qui ne sont pas entièrement sous contrôle et sur lesquelles certains groupes armés ont assez de larges manœuvres. Toute la zone qui se situe vers le nord ouest de Kidal et qui va vers la frontière du Niger n’est pas bien contrôlée. Il y a des groupes incontrôlés qui y circulent. Dans le Gourma, c’est toute la zone qui va de Nara vers le Burkina, des actes de banditisme et le vol de bétails sont fréquents.

Aussi, le sud de Goundam, le nord de Tombouctou et Taoudéni ne sont pas bien contrôlés. Globalement, il y a des zones encore fragiles dans lesquelles nous devons nous déployer pour sécuriser les populations. Nous sommes en train d’envisager le déploiement de nos troupes pour procéder à l’installation des services publics pour que la vie normale reprenne. Nous essayons de nous acquitter de nos devoirs envers le pays pour mieux défendre nos populations et assurer l’effectivité de la souveraineté de l’Etat.

Partout où il y a des groupes incontrôlés, nous allons les neutraliser. Comme ce qui s’est passé récemment vers la frontière mauritanienne où des groupes essayaient de multiplier des cantonnements sauvages alors qu’en réalité, il ne s’agissait plus ou moins que des casernes déguisées. Nous ne pouvons pas l’accepter. Nous faisons en sorte de ne porter aucun préjudice au processus politique que le président a engagé avec le premier ministre, le ministre de la réconciliation nationale et du développement des régions du nord.

Donc, nous sommes dans une posture de vigilance et d’anticipation par rapport aux agissements éventuels de ceux qui veulent fragiliser le processus politique dans lequel nous sommes. Nous essayons de conforter ce processus en essayant de sécuriser les personnes et leurs biens.

Au regard des problèmes qui se posent sur le terrain en terme de sécurisation, ne pensez-vous pas qu’il y a un sérieux problème de coordination entre les forces armées maliennes et leurs alliées de la MINUSMA et de la force Serval ?

SBM : Vu de l’extérieur, on pense qu’il y a des disfonctionnements. La MINUSMA n’a pas encore atteint toutes ses capacités. Nous-mêmes, nous opérons une montée progressive de nos capacités. Et la force Serval est dans un processus de réduction de ses effectifs. Cette situation peut faire croire qu’il y a des poches d’air. Sinon, il y a une forte concertation entre ces trois forces de manière à ce qu’il y ait une certaine complémentarité et coordination dans les actions que nous menons. Il faut aussi savoir que l’action militaire au nord se situe dans le cadre des différentes résolutions de Ouagadougou mais qui n’ont pas vocation à nous brider.

Nous pouvons en tenir compte pour que le processus politique prospère dans l’apaisement et qu’il n’y ait pas de situations regrettables. Au fur et à mesure que nous faisons nos déploiements, nous le faisons en coordination avec nos alliées. Je vous signale que la coordination n’est pas toujours simple. Actuellement, il y a de gros efforts pour que les uns et les autres sachent ce qu’ils font. A long terme, nous serons amenés à mettre la présence internationale en perspective dans une résolution conforme à nos attentes, à notre vision des choses. Avec le temps, nous arriverons à un point d’équilibre.

Les services publics de Kidal sont occupés par les groupes armés en dépit de la présence des forces armées maliennes, lesquelles donnent plutôt l’impression d’être cantonnées, contrairement à leur mission qui est la sécurisation des populations et de leurs biens?

SBM : A Kidal, chaque fois que nous avons besoin d’agir, nous avons la faculté de pouvoir le faire. La situation des autorités administratives à laquelle vous faites allusion est liée à une situation de fait de laquelle nous essayons de sortir de manière pacifique. Cela dans le cadre du règlement du processus politique. Nous ne voulons pas céder à la surenchère et à la provocation de ces groupes qui peuvent nous entrainer dans une dégradation de la situation. Mais cette situation ne peut pas perdurer.

Nous allons nous assumer. Nous avons un effectif dans la périphérie où dans les zones non loin de Kidal qui peuvent faire les actions que nous voulons faire. Nous sommes dans une situation de sortie de crise pour aboutir à une situation beaucoup plus idéale. C’est pourquoi, nous ne voulons pas céder à la dramatisation.

La refondation de l’armée passe par la restauration de la discipline. Quelles sont les solutions que vous préconisez pour conforter la cohésion et restaurer la discipline ?

SBM : L’armée, comme tous les corps, les institutions, doit fonctionner sur des normes conventionnelles. C’est difficile d’avoir la cohésion et la discipline dans l’armée si les tâches ordinaires ne sont pas accomplies. Il faut savoir que depuis 2008-2009, nous avons une armée dans laquelle il n’y a pas de formation, d’instruction.

Comment voulez-vous que la discipline s’instaure alors qu’il n’y a pas de rassemblement, de regroupement ? C’est dans le fonctionnement normal de la structure que la discipline se conforte. C’est pourquoi parmi les priorités, il y’aura la reprise de la formation, de l’instruction. En accord avec les différents chefs d’Etat-major, nous avons décidé qu’à partir de janvier 2014, les soldats seront mis dans le cadre du peloton. C’est à travers la formation que les uns et les autres apprendront à respecter le corpus de valeurs auxquelles ils doivent obéir.

La finalité de tout cela est de mettre nos unités en condition opérationnelle, qu’elles aient plus de mobilité et de capacité à travailler ensemble d’abord. Nous devons atteindre le même résultat que nos partenaires régionaux et extrarégionaux. Notre ambition est d’avoir une armée qui marche où les gens feront carrière en fonction de leur aptitude et de leur compétence. Il s’agit d’établir les normes sur lesquelles toute armée devrait fonctionner.

Nous verrons quelles sont les ouvertures qu’il faut pour établir la confiance entre l’armée et la société. Comment faire revivre le service national des jeunes pour que le service militaire ou certains éléments du service militaire demeurent un élément important de la construction de la citoyenneté. Tout le monde a vu que l’armée incarne la vie de la nation. La fragilisation progressive que notre armée a connue du fait de plusieurs facteurs a conduit à l’effondrement de l’Etat. Il n’y a pas d’Etat sans armée.

Quelle gestion vous allez faire des officiers supérieurs (colonels, généraux) qui sont sans fonction, voire sans occupation ?

SBM : Il faut leur donner de l’emploi, je crois que c’est la première des choses. Nous ferons en sorte que ceux qui ne peuvent exercer pour différentes raisons soient redéployés dans d’autres secteurs d’activités. De manière commune, on pense qu’il y a beaucoup d’officiers alors que quand on regarde nos ratios, ils ne sont pas différents de ceux d’autres pays. La seule différence c’est que nous en avons plusieurs qui n’ont pas d’emplois militaires. Il faut interroger les critères pour savoir comment les gens se sont retrouvés en pareille situation. Notre premier travail sera de faire en sorte que chacun soit déployé à sa juste valeur. Le cas échéant, il faut les déployer dans un secteur où ils seront plus utiles à la nation.

Il nous revient que le Mali est dans la dynamique de signer un accord de défense avec la France. Les précédents gouvernements l’ont toujours refusé. Qu’est-ce qui motive ce choix maintenant ?

SBM : Ce que j’avais dit lors du séjour de mon homologue français, c’était que MINUSMA ou pas, nous devons envisager nos relations futures. Surtout que nous avons beaucoup d’axes de coopération militaire avec la France.

Il s’agit pour nous d’envisager la présence des unités françaises sur la base d’un support politique et juridique qui puisse prendre la forme d’un accord militaire. Cela me parait nécessaire puisque nous n’avons pas un cadre politique juridique pour agir.

Abdoulaye DIARRA

L’Indépendant du 30 Septembre 2013.