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Trois mois après l’élection présidentielle malienne qui a consacré l’arrivée au pouvoir d’Ibrahim Boubacar Kéita (IBK), son challenger, Soumaïla Cissé, ancien ministre des Finances et ancien président de la Commission de l’Uémoa (2004-2011) revient dans cet entretien exclusif, sur les moments forts de la présidentielle, les défis du Mali et le rôle qu’il va jouer après les législatives.

Les Echos : Avant l’annonce des résultats du 2e tour de la présidentielle malienne, vous avez posé un acte fort en rendant visite à votre adversaire pour le féliciter. Qu’est-ce qui a motivé cet acte fair-play ?

Soumaïla Cissé : Les élections présidentielles ont été un grand moment pour le peuple malien. Nous avons vécu une crise profonde et nous devions essayer de sortir de cette crise par le haut. Ce qui signifie faire des élections transparentes et crédibles. Nous avons connu un 1er tour difficile, avec des dysfonctionnements réels. Mais cela ne nous empêche pas de rester républicains, de constater les résultats qui sont sortis des urnes. Notre parti, notre organisation est bien structurée et nous savions les résultats qui nous venaient des régions.

Nous n’avions pas besoin d’attendre la proclamation des résultats officiels pour constater ces résultats. C’est à ce titre que j’ai été chez le président IBK pour le féliciter. J’y étais aussi parce que nos traditions exigent plutôt cela qu’un simple coup de fil. Comme troisième élément, nous avions une tension très forte au Mali et il fallait tout faire pour éviter tout affrontement et je pense que cela a permis d’apaiser le climat et de faire en sorte d’éviter que ces résultats soient acceptés par tout le monde et que nous tournions définitivement la page des élections présidentielles.

Les Echos : Est-ce que vous vous considérez comme le chef de l’opposition malienne ?

S. C. : Je jouerai mon rôle. Je ne rentrerai pas dans un consensus mou comme ce fut le cas il fut un moment. Les élections législatives permettront de savoir qui est de l’opposition et qui ne l’est pas. Il faut que cette élection se fasse dans la transparence, qu’elle soit crédible pour que chacun puisse connaître sa place et son rôle sur l’échiquier national.

Les Echos : Comment l’URD et ses alliés préparent-ils les élections législatives ?

S. C. : Nous essayons de tirer les leçons des présidentielles. Nous avons constaté beaucoup de dysfonctionnements. Nous avons constaté la non crédibilité de beaucoup de résultats. Nous avons écrit au ministère de l’Administration territoriale et à la communauté internationale. Nous attendons leur réaction. Nous insistons pour que les élections puissent être faites dans de bonnes conditions. Nous avons vu que des bulletins n’étaient pas sécurisés, nous avons vu que les présidents des bureaux de vote n’étaient pas choisis comme il le fallait.

Nous avons constaté que le nombre de gens qui votent dans un bureau est largement au-dessus de ce qui est techniquement et matériellement faisable dans la journée prévue pour cela. Si vous avez plus de 400 personnes qui votent en 10 h, cela veut dire qu’elles votent en une minute et demie, ce qui n’est matériellement pas possible. Nous avons relevé tous ces dysfonctionnements pour que l’on puisse y apporter des corrections à temps pour que les législatives se passent dans de bonnes conditions. Notre parti et nos alliés s’attellent à cette tâche. Nous informons nos partenaires pour que les élections aient lieu effectivement.

Les Echos : Si au terme de ces législatives, les électeurs font de vous le chef de l’opposition, quel type d’opposant serez-vous ?

S. C. : Nous sommes des cadres et des citoyens responsables et nous l’avons prouvé, nous aimons notre pays et nous l’avons prouvé. Donc nous connaissons la sensibilité des uns et des autres et nous savons ce qui peut marcher au Mali. Nous allons construire une opposition de propositions, une opposition responsable sauf si l’autre côté ne veut pas de nos propositions, sauf si l’autre côté, on ne veut pas du dialogue.

Nous n’accepterons pas de laisser passer des choses qui ne servent pas l’ensemble du peuple malien. Nous n’accepterons pas de petits arrangements. Nous n’accepterons pas des faveurs qui ne sont pas liées aux grands principes de gouvernance et de démocratie. Nous allons être des sentinelles officielles face à la situation que va vivre le Mali. L’opposition va s’opposer et la majorité va gouverner.

Les Echos : Ces derniers jours, il y a un regain de tension au Nord-Mali, quelle solution préconisez-vous pour une paix définitive et durable dans cette partie du Mali ?

S. C. : S’agissant du Nord-Mali, j’ai parlé avec tous nos partenaires, avec ceux qui sont au Conseil de sécurité, j’ai été chez les ambassadeurs, à la Minusma, je leur ai dit qu’avant même les élections, il fallait régler le problème de positionnement du MNLA pour éviter que le nouveau président ne passe beaucoup plus de temps face à ce problème que face aux problèmes réels du Mali. Les Maliens ont un besoin réel de développement, un besoin réel d’améliorer leurs conditions de vie. Ceci dit, la chose est telle qu’elle est aujourd’hui.

Un processus de paix a été entamé à Ouagadougou. Il faut voir comment le poursuivre. Il faut s’engager résolument dans la réconciliation nationale qui doit être faite au plus près, c’est-à-dire au plus près des populations, dans les communes, dans les villages, parce que cette crise a été beaucoup plus profonde que celles qui l’ont précédée. Il faut faire face à la situation. Il faut une armée républicaine. On ne peut pas accepter deux armées dans un même pays. Il faut que force reste à la loi.

Il faut qu’on sorte effectivement de la crise. Il faut que le gouvernement comprenne que la réconciliation doit être véritable. Une réconciliation qui s’intéresse à chaque citoyen là où il vit, pour qu’il puisse se réconcilier et parler à son voisin. Il faut aussi que la communauté internationale comprenne que ce qui est inacceptable ailleurs ne peut pas l’être au Mali. Dans aucun pays, on ne peut accepter deux armées, dans aucun pays, on ne conforte une rébellion.

Propos recueillis, à Dakar, par

Ndèye Khady Lo

Les Echos du 121 Novembre 2013