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Le réveil fut brutal malgré le malaise ambiant consécutif au cumul des frustrations. Des initiés aux experts tout le monde a été pris au dépourvu l’irruption sur la scène du Capitaine SANOGO et de son groupe. Bientôt trois mois, nous sommes à mesure de tirer certaines leçons ou certitudes quand bien même que des questionnements attendent des réponses car le coup d’Etat du 22 mars continu d’alimenter les réflexions et n’a pas fini de livrer tous ses secrets.

Un Etat Absent

Y’avait-il Etat ? C’est la question que se pose certains observateurs au regard de la facilité déconcertante avec laquelle le capitaine SANOGO et ses camarades ont renversé, à leur corps défendant, un système riche de deux décennies de pratique démocratique. Loin de nous l’idée de faire l’apologie de ce coup de force condamnable, mais la sagesse commande qu’on réfléchit sur les disfonctionnements qui ont favorisé le putsch. En effet le système mis en place a procédé par la fragilisation des contre pouvoirs.

Qu’elles soient politique, ou de la société civile, toutes forces capables de tenir tête ou d’empêcher de tourner en rond ont été récupérées les unes après les autres. Le jeu des contraires qui permettait au pouvoir de se tenir en équilibre a été rompu. Et le pouvoir n’avait plus d’aiguilleur du ciel car ceux-là chargés de jouer ce rôle le caressait dans le sens des poils pour rester dans ces grâces. Cet état de fait a provoqué une collusion entre l’argent et la politique. Le premier que devrait se conformer au second porteur des projets de société a fini par le dominer en jouant le rôle de bailleur de fonds pour la campagne s’il ne le remplace pas. Le choix des hommes au sein des formations politiques respectait plus la capacité économique directe ou indirecte de l’intéressé que ses idéaux, son engagement militant ou son projet de société. Des accords contre nature ont été scellés au mieux des intérêts de quelques bailleurs des partis sans compter les nombreux cas de nomadisme entre familles politiques aux idéaux inconciliables.

La banalisation de l’homme politique s’est répercutée sur les hautes fonctions d’Etat si bien que tout le monde pouvait espérer devenir élu national, directeur et même ministre à condition que tu disposes d’atouts financiers ou d’appuis de ceux qui en ont.

Les valeurs comme la probité morale, la capacité technique ne serve plus un monde voué au culte de l’argent roi. Et comme chacun sait comment l’autre est venu, il faut laisser passer certaines choses au risque de te faire rappeler à l’ordre. Dans ces conditions, le cadre à un certain niveau de responsabilité au lieu de s’assumer, ou de prendre des initiatives préférerait lire dans le regard du chef que de s’en tenir strictement aux lois et règlements. Bienvenue aux carriéristes et tant pis pour la morale.

En craignant d’éclairer la lanterne du chef, des responsables au niveau national ont laissé la pirogue Mali prendre de l’eau. Déjà l’après ATT préoccupait plus que le quotidien de l’Etat Et c’est dans cet état de déliquescence généralisée que s’est déroulé le putsch du 22.

Le Mali victime de ses richesses.

Chacun pourra dire ce qu’il pense, liberté d’opinion oblige, mais il est loisible de constater que la crise que nous vivons au nord de notre pays est la manifestation d’une série de convoitises. Les ressources stratégiques, dont bénéficie notre sous sol, sont connues de tous même s’il ya une tendance à la minimiser, histoire de mieux négocier les contrats. Les besoins en source d’énergie vont crescendo et chaque puissance, au regard de l’accès filtré au moyen orient, jette son dévolu sur le Sahara, réservoir attitré d’énergie fossile mais aussi renouvelable dans un contexte marqué par l’échauffement climatique.

Cette compétition entre puissances anciennes, d’une part, et entre celles-ci et les émergentes, d’autre part, donne du fil à retordre à nos Etats déjà fragilisés par la corruption. N’ayant plus d’assise sociologique, nombre de nos dirigeants ont recours à la protection d’un tiers en contre partie des largesses pour l’accès aux ressources stratégiques. Et comme les intérêts ne connaissent pas d’amis, leur antagonisme finit par entrainer nos pays dans des conflits dans lesquels nous ne maîtrisons aucun levier. En créant ou en laissant créer la crise actuelle au Mali, certaines puissances ont l’occasion inespérée de légitimer leur présence. Au nom de la lutte contre le terrorisme, ils pourront forcer l’installation de bases militaires à d’autres fins. Tout comme la lutte contre le communisme, la traque contre Aqmi, le Jihadisme, les narcotrafiquants justifie de nos jours la tentative de recolonisation de notre pays avec la bénédiction d’une classe politique qui a failli.

Naufrage en vue

L’ancien président a choisi de se mettre en lieu sûr hors du pays laissant ainsi en rade ceux qui l’ont toujours dit oui même s’il était sur le mauvais chemin. Ceux-ci se trouvent de nos jours nez à nez avec une population suffisamment remontée. Dans leur grande majorité, ils courent tous au devant d’un naufrage car l’opinion les tient comme coresponsables de la crise que nous vivons. Le personnage politique ne mobilise plus pire on voit en lui un vulgaire voleur, un traitre en tout cas un homme prêt à tout pour sauver ses intérêts personnels. Le portage des projets de société et cela pour l’intérêt du plus nombre n’est plus perçu par le peuple. Et il faudra du temps pour combler le fossé d’incompréhension entre eux et la société entre temps beaucoup auront le temps de disparaitre. Cette éventualité explique dans une large mesure l’acharnement de certains envers les auteurs du coup d’Etat, coup d’Etat par lequel tout leur malheur risque d’arriver.

Responsabilité Partagée

A notre avis les raisons qui ont conduit le Mali, dont la démocratie est vieille d’une vingtaine d’années, à cette situation déplorable, sont nombreuses et largement partagées.

Le premier responsable est sans doute le président ATT lui-même qui n‘a pas pu mériter la confiance que les maliens ont placé en lui par deux fois. Il avait pourtant de nombreux atouts pour réussir sa mission. Nous pouvons entre autres retenir le fait d’avoir eu l’assentiment de tous les acteurs de la scène politique. Malheureusement il n’a pas pu faire les choix judicieux au moment opportun. Il s’est entouré de laudateurs plus soucieux de leur personne que de l’avenir du pays.

ATT, il faut le signaler, a aussi encouragé le détournement des deniers publics. En effet il a osé affirmer sur les antennes de l’ORTM qu’il n‘était pas prêt à déshonoré un chef de famille, en clair qu’il ne le mettrait pas aux arrêts. Même si sa culpabilité était prouvée, lui ATT préférait trouver une solution à l’amiable. Il l’a dit, à qui voulait l’entendre, quand on lui a fait le reproche de tout inauguré, que c’était à lui de rendre compte à la nation. Aujourd’hui, il ne peut aucunement fuir cette responsabilité.

C’est surtout dans la crise du nord qu’il a faillit. Dans un de nos précédents articles nous le signalions déjà. Avec la crise libyenne, pendant que les autres Etats voisins prenaient des mesures draconiennes pour sécuriser leurs frontières, le Mali ‘a pas réagit. C’est ainsi que les anciens combattants de Libye ont débarqué tranquillement avec armes et bagages contribuant à accroître le climat d’insécurité dans le nord. Mieux ATT a dépêché, à l’époque, six de ses ministres rencontrer ces revenants à qui ont a remis officiellement cinquante millions de francs CFA. Pourtant avant eux les immigrés noirs revenus de Libye n’avaient pas reçus de tels honneurs. Cela montre bien qu’il était lui-même conscient du danger que représentaient ces hommes. Mais il n’a pas fait sienne cette maxime du « Vieux » qui affirmait que qui veut la paix prépare la guerre.ATT ne peut pas à lui seul endossé toute la responsabilité de la situation que le Mali connaît aujourd’hui. Il la partage en partie avec la classe politique.

Les partis politiques au Mali sont constitués majoritairement d’hommes qui n’ont aucune conviction politique, c’est pourquoi ils sont comme des girouettes changeant de direction au moindre coup de vent. Nos hommes politiques ont compris très tôt que faire de la politique, c’est le moyen le plus sûr et le plus rapide d’atteindre le sommet de l’échelle sociale. Voilà l’une des raisons qui font que ces hommes là ne disent pas la vérité aux chefs de peur d’être écarté. C’est aussi la raison qui explique pourquoi chez nous on a peur d’aller dans l’opposition et de suivre, même dans le mensonge, le chef comme ce fut le cas avec ATT.D’ailleurs ces partis n‘avaient plus leur raison d’être depuis le jour où comme des moutons de panurge, ils ont suivi un indépendant et lui ont déroulé le tapis rouge jusqu’à Koulouba.

Nos hommes politiques doivent pouvoir attendre leur heure et comprendre qu’une bonne démocratie se nourrit et se consolide autant par une majorité que par une opposition. Il s’agit d’une opposition constructive qui, si elle dénonce les mauvais actes, doit avoir le courage politique d’apprécier positivement les bons. Cela a beaucoup maqué au régime d’ATT.
Notre corporation, la presse, doit balayer devant sa porte pour avoir tenu un silence coupable sur les manquements. Pire elle s’est transformée en pourfendeur de tous ceux qui ont émis une opinion contraire à celle du maître du jour. Ces pratiques dignes de la propagande nazie ont fini par tuer le débat démocratique.

En renonçant à son devoir d’aiguillage contre des bonus, le métier de la presse a perdu toute notoriété avant d’être réduit à un simple gagne pain. Et pourtant il ne méritait ce sort pour qui connait le rôle de fer de lance qu’il a joué, et cela avec tous les risques, pendant les moments de braise qui ont précédé la fin de la pensée unique. Hélas la conviction qui caractérisait les pionniers a cédé place au culte du gain facile.

La population, pour n’avoir pas compris que c’est elle qui donne ou retire le pouvoir mérite le sort qui est le sien.
Cette population n’a jamais, ou presque, montré son mécontentement. Elle s’est toujours mobilisée pour applaudir le chef lors de ses tournées et dieu seul sait combien il en a effectué.

Par l’abstentionnisme ou le vote (souvent acheté), la population a favorisé la venue au pouvoir d’hommes incapables.
Aussi rares sont les populations qui, au retour de leurs mandants, leur demande des comptes par rapport à leurs promesses électorales. Elles ne leur rendent visitent que pour avoir le prix de condiments. Voilà pourquoi les élus sont obligés de trouver des sommes importantes d’argent afin de satisfaire les besoins d’argent de leurs électeurs. On peut alors affirmer que ces populations, quelque part, encouragent le détournement des sous de l’Etat.

Le vin étant tiré, maintenant, il faut le boire. Nous savons qu’un coup d’Etat met toujours un pays en retard. Il s’agit de faire en sorte que le présent constitue un électrochoc qui permet de remettre en marche un cœur sur le point de s’arrêter.
L’histoire des nations est toujours émaillée par des hauts et par des bas. Il faut savoir rebondir après les épreuves.

Nous sommes convaincus qu’au Mali il y a des hommes et des femmes capables mais que seulement c’est leur choix qui pose problème. Alors pour un Mali neuf choisissons les hommes et les femmes qu’il faut car l’erreur n’est plus permise.

Mahamedy SYLLA

Delta Tribune du 26 Juin 2012