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Situation humanitaire à Kidal : “C’est beaucoup plus compliqué” qu’on ne le croit, selon David Gressly, Coordonnateur Résident des Nations Unies au Mali et Coordonnateur Humanitaire pour le Mali

La situation sécuritaire dans le nord du Mali connait une relative normalisation. Mais le problème humanitaire qu’elle a engendrée reste entier. Jusqu’où s’étend cette menace humanitaire ? Le Coordonnateur Humanitaire pour le Mali donne des détails dans un entretien qu’il nous a accordé.

jpg_une-2470.jpgAfribone : Le Mali sort d’une crise politique et sécuritaire qui a failli ruiner plusieurs décennies d’efforts de développement. Aujourd’hui, quel constat faites-vous de ce processus de sortie de crise ?

David Gressly :
Sur le plan politique, il y a eu des avancées avec l’organisation des élections présidentielle et législatives. Il y a également des avancées sur le plan sécuritaire. Ce qui nous préoccupe, c’est la situation humanitaire.

Justement, sur le plan humanitaire, les défis semblent rester entiers avec les centaines de milliers de réfugiés et de déplacés, ainsi que la situation sécuritaire précaire du nord du pays ! Quelle est votre vision ?

Pour parler de la situation des réfugiés et des déplacés, je pense qu’on va avoir un mouvement important en 2014 permettant à ces populations de rentrer chez eux. On se prépare à cette éventualité ; on est même en discussion avec le gouvernement malien pour mieux aborder ces retours. Ce sera le défi majeur pour 2014. Environ 500 000 personnes sont concernées y compris 160 000 réfugiés, le reste étant des déplacés.

Mais compte tenu des défis sécuritaires, est-ce que la situation incite au retour ?

Il y a déjà un mouvement important. Plus de 100 000 personnes sont déjà rentrées. Le désir de rentrer chez eux est très ardent pour la plupart des populations concernées. Une fois que la situation est assez stabilisée surtout sur le plan sécuritaire, je suis sûr que nous aurons un mouvement de retour plus important de réfugiés et de déplacés.
On doit vraiment organiser l’acheminement des vivres parce que la combinaison de ce processus de retour avec un problème d’insécurité alimentaire peut être difficile pour ces populations. Un appui conséquent est donc nécessaire.

Globalement, quel est l’état des lieux de la situation humanitaire sur l’ensemble du pays ?

Nous avons plus de 500 000 enfants qui souffrent d’une malnutrition aigüe, notamment dans le sud du pays. L’insécurité alimentaire reste toujours le problème majeur. Nous avons, avec nos partenaires et le gouvernement, offert une assistance à 1,3 millions de personnes en 2013.
Malheureusement, des enquêtes récentes nous indiquent qu’une baisse de la production est attendue. Ce qui peut provoquer un problème d’insécurité alimentaire pour 2014.

La crise a eu un impact négatif sur la situation alimentaire l’année dernière : l’accès aux vivres était difficile. La mauvaise production agricole de cette année va aggraver la situation. La situation ici au Mali reste complexe. Mais ce qui donne de l’espoir, c’est l’engagement du gouvernement avec les partenaires humanitaires pour faire face aux différents défis. Je suis optimiste mais cela demandera des efforts et d’importants appuis de la part des bailleurs de fonds.

La région de Kidal serait interdite d’accès aux organisations humanitaires. Pourquoi cet état de fait est toléré par la communauté internationale qui est là pour çà ?

En fait, j’ai été souvent dans cette région. Des humanitaires sont, par exemple, à Kidal et à Tessalit. J’ai vu les cliniques avec lesquels MDM [Médecin du monde, Ndlr] travaille, une O.N.G qui est soutenue par l’UNICEF à Kidal et à Tessalit. Il y a d’autres O.N.G comme Solidarité, avec le PAM, qui distribuent des vivres. Solidarité et MDM sont les deux grandes O. N.G présentes dans la région. Le PAM distribue des vivres pour 24 000 personnes par mois dans la région de Kidal. L’UNICEF donne tous les médicaments et offre un traitement pour la malnutrition. Il y a donc beaucoup d’actions en cours.

La situation est tout de même beaucoup plus précaire. Pour combien de temps, cette situation dramatique peut perdurer ?

C’est vrai, c’est beaucoup plus difficile. Compte tenue de la situation sécuritaire, comme vous l’avez dit, qui reste très précaire, ces humanitaires prennent des risques pour les actions qu’ils mènent sur le terrain. Nous sommes très fiers de ces organisations pour le travail qu’ils abattent souvent dans des conditions difficiles et très dangereuses.

Est-ce que vous avez des informations sur les conditions de vie de ces populations civiles ?

Dans la région de Kidal, les conditions de vie restent très difficiles. L’insécurité alimentaire est très importante. On donne des vivres à 24 000 personnes. Or, la population de la région s’élève à 60 000 personnes. Il y a donc notamment les zones reculées dont l’accès est très difficile. On ne sait pas exactement l’état de ces personnes.
Tessalit et Kidal sont accessibles mais en dehors de ces villes la situation est beaucoup plus compliquée. Ce sont des villages enclavés, difficiles à atteindre.

Vous élaborez un plan triennal de réponse à ces besoins humanitaires. Quels sont les grands axes de ce programme stratégique ?

Ce qu’on veut faire, c’est de travailler dans le long terme. Normalement dans l’action humanitaire, il y a une planification annuelle. Cette fois-ci, on fait une programmation sur trois ans parce que les problèmes sont plutôt structurels que ponctuels. Pour les trois prochaines années, on essaye de mettre dans nos plans d’actions des projets visant à traiter les problèmes structurels liés notamment à l’insécurité alimentaire et à la malnutrition des enfants.

Votre plan d’action de 2012-2013 n’a été financé qu’à hauteur de 50 % alors que nous étions dans une phase totalement urgente et contraignante de la crise. Est-ce qu’un pire scenario n’est pas possible face à ce programme triennal ?

Je ne crois pas que ce serait pire mais ça demandera une forte mobilisation de ressources. C’est très important de le signaler dès maintenant pour que les bailleurs aient le temps de préparer leur propre réponse.

Que ce soit en Syrie, en Centrafrique et maintenant au Soudan du Sud, il y a beaucoup de crises. Mais le Mali reste important pour la communauté internationale.

Quels sont les motifs d’espoir ?

C’est un programme de trois ans. Ce n’est pas forcement nécessaire d’avoir tout le financement tout de suite. On cherchera à le mobiliser au fur et à mesure. L’important, c’est d’avoir planifié les fonds, c’est-à-dire ce qui sera nécessaire pour 2014, 2015 et 2016. Le programme sera lancé en Février prochain. On aura du temps pour mobiliser ces ressources.

Pour conclure cet entretien, quel appel avez-vous à lancer ?

La situation reste très précaire au Mali. Ce n’est pas le moment d’abandonner ce pays. C’est le message que j’adresse à la communauté internationale. 2014 reste une année très importante pour le pays, pas seulement sur le plan humanitaire mais aussi dans le domaine sécuritaire. Il est très important que l’engagement reste constant.

Propos recueillis par

Seydou Coulibaly et

Cheick Larab Diarra

© AFRIBONE

Le 2 Janvier 2014