Partager

Il est encore trop tôt pour parler de retour effectif de la paix au Mali. On espérait pourtant une véritable décrispation du climat à la faveur de l’avènement des nouvelles autorités à la tête du pays ; mais il y a visiblement toujours de l’eau dans le gaz. En effet, avec les attentats terroristes et les échauffourées entre l’armée malienne et des combattants du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA), la paix devient de plus en plus un mirage. Cette situation de tensions prouve, si besoin en était, que le nouveau chef de l’Etat, Ibrahim Boubacar Keïta dit « IBK », n’aura pas d’état de grâce. Il devra très rapidement se retrousser les manches pour se mettre à la tâche.

Toujours est-il que les deux camps, le pouvoir et le MNLA, ne peuvent pas faire l’économie d’un dialogue franc et constructif s’ils veulent sortir le pays de l’ornière

Cela est d’autant plus vrai que c’est Bamako qui, visiblement, n’a pas encore fait beaucoup d’efforts dans la mise en œuvre des Accords de Ouagadougou. Les groupes arabes et touaregs du Nord-Mali ne s’y sont d’ailleurs pas trompés en fustigeant, depuis quelques temps de cela, cette attitude de Bamako. En tous les cas, le MNLA notamment aura, cette fois-ci, fait preuve de bonne foi en s’abstenant de tout acte de nature à perturber le processus électoral qui a connu son apothéose avec l’investiture récente du président IBK. Mais du côté de Bamako, on traîne les pieds pour mettre à exécution certains points de l’accord de Ouagadougou, notamment par l’ouverture d’un dialogue avec le mouvement rebelle.

La nomination d’un ministre chargé du développement de la région du Nord dans le nouveau gouvernement ne saurait, à elle seule, suffire à régler les problèmes. Il faudra rapidement tenir une réunion d’évaluation des Accords de Ouagadougou afin de voir où on en est vraiment, ce qui peut être mis en œuvre dans l’urgence et au besoin, faire des réajustements nécessaires de façon consensuelle. Toujours est-il que les deux camps, le pouvoir et le MNLA, ne peuvent pas faire l’économie d’un dialogue franc et constructif s’ils veulent sortir le pays de l’ornière.

Mais les autorités maliennes sont-elles seulement conscientes de l’ampleur des risques ? On n’en est pas si sûr. Car, alors que le pays risque de rebasculer dans la crise avec les affrontements entre l’armée et le MNLA, comme si de rien n’était, IBK, de retour de New York où il a pris part à la 68e Assemblée générale des Nations unies, traîne les pieds pour retourner au pays. On sait que le Mali doit beaucoup à la France dont l’intervention contre les islamistes a été salutaire, mais ce n’est pas une raison suffisante pour faire escale à Paris, alors qu’il y a péril en la demeure.

Ce choix de IBK laisse songeur. Une attitude aux antipodes de celle de son homologue Macky Sall qui a trouvé nécessaire d’écourter son séjour pour retourner au pays afin de faire face à la grogne provoquée par la pénurie d’eau potable à Dakar. On en déduit que : soit IBK fait preuve d’un excès de confiance face au MNLA, soit il a un plan B pour contenir tout embrasement, soit il n’a pas encore mesuré sa responsabilité de chef d’Etat. Quoi qu’il en soit, le risque de voir le Mali replonger dans une crise est grand. Et tout porte à croire que les nouvelles autorités ne se mettent pas la pression nécessaire pour la quête de solutions durables au problème du Nord.

Ce n’est pas dans un climat de vendetta et de crépitements d’armes entre soldats maliens et rebelles touaregs sur fond d’attentats terroristes que le Mali pourra reprendre sereinement sa marche en avant

Bamako semble avoir la mémoire courte. La perte de l’autorité de l’Etat au Nord-Mali avait été, entre autres, le fruit d’une mauvaise gestion du dossier touareg. Il serait risqué de sous-estimer aujourd’hui les capacités militaires et la détermination du MNLA. Il serait tout autant risqué de prendre pour quantité négligeable les effets possibles d’une détérioration du climat entre les militaires maliens et ces rebelles qui, on le sait, sont proches des djihadistes. Comme on le sait, les affrontements entre l’armée malienne et le MNLA avaient facilité l’invasion et le contrôle du Nord-Mali par les islamistes.

Ces islamistes qui ont pris la poudre d’escampette face aux troupes françaises et tchadiennes notamment, sont, à l’heure où nous en sommes, probablement en train de se frotter les mains. Le déluge de feu des armées française et tchadienne passé, ils peuvent se réorganiser comme cela semble être le cas avec la nomination d’un successeur à Abou Zeïd, en la personne de l’Algérien Saïd Abou Moughatil, à la tête du mouvement. Tapis dans l’ombre, ces islamistes croisent les doigts pour que ces affrontements entre les militaires maliens et les rebelles touaregs, témoins du manque d’unité de l’Etat, se poursuivent et s’intensifient.

Ce serait du pain bénit pour eux et ils ne se feront pas prier pour reprendre du poil de la bête. On pourrait assister à une sorte de remake de la situation qui avait prévalu à la conquête du Nord du pays par ces « fous de Dieu ». Et le Mali ne devrait pas perdre de vue le fait que ce ne serait pas un plaisir pour la communauté internationale, avec à sa tête la France, de devoir encore intervenir pour repousser de quelconques colonnes d’islamistes à l’assaut du pays. C’est lassant et ce serait surtout frustrant si on devait assister à un retour à la case départ à cause du refus ou de l’incapacité des autorités de Bamako à faire face aux problèmes du Nord du pays avec lucidité et pragmatisme.

Il est donc impératif que les dirigeants maliens ne perdent pas de vue le fait qu’il n’y a pas de solution purement militaire aux problèmes du Nord du pays. On peut comprendre la difficulté des militaires maliens à oublier les douloureux évènements d’Aguelock et leur envie d’en découdre avec le MNLA chaque fois que l’occasion se présente.

Mais il faudra que les différents contentieux puissent se régler dans le cadre de l’Etat de droit. Ce n’est pas dans un climat de vendetta et de crépitements d’armes entre soldats maliens et rebelles touaregs sur fond d’attentats terroristes que le Mali pourra reprendre sereinement sa marche en avant. D’ailleurs, on se dirige droit, à ce rythme, vers une compromission des élections législatives prévues pour le mois de novembre prochain. Si cette compromission venait à être effective, ce serait un pas en arrière pour le Mali dans ses efforts de retour à la normale. Et de cela, les Maliens ne devraient pas être fiers.

Publié le mardi 1er octobre 2013

« Le Pays »