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Le régime défunt de Kadhafi, soutenu avec ferveur par Bamako et l’ensemble du peuple malien, est aujourd’hui considéré comme la cause du mal dans le Nord du pays. L’arrivée de combattants pro-Kadhafi se révèle un sévère retour de bâton d’une politique de gestion à courte vue de la question du Nord. Avec les récents événements, la donne change radicalement pour le locataire de Koulouba. Aussi bien pour l’actuel que le futur. Décryptage

Les fins de régime sont difficiles. Pour celui qui veut tirer sa révérence la tête haute, la délicatesse devient dès lors le compagnon du reste du chemin à parcourir vers la sortie. Amadou Toumani Touré, dans cette posture, se trouve alors plutôt mal. C’est sa gestion de la question du Nord qui se trouve ainsi au centre de critiques les plus acerbes, attaquée de toutes parts jusque dans les casernes où les épouses des militaires n’en peuvent plus de voir leurs maris de soldat se faire égorger comme des poussins par ceux-là même à qui, lui ATT a accordé toutes les faveurs de la République : l’intégration de bandits dans l’armée qui désertent avec armes et munitions, l’autorisation de port d’armes de guerre alors qu’il prétend combattre la circulation d’armes légères, de l’emploi bien rémunéré alors que d’autres fils de la nation méritants, faut-il le souligner au passage, passent leur journée à tuer le temps autour d’une théière ; des projets à tout va alors que bien d’autres régions du pays ne survivent que grâce à l’humanitaire ou la solidarité de ceux ayant fui la misère ambiante…

Gestion hasardeuse

On ne récolte que ce que l’on sème. ATT est face aujourd’hui aux conséquences directes de sa gestion hasardeuse de cette épineuse question. Il a cru avoir raison pendant un bon moment en jouissant d’une relative accalmie dans le Nord en accordant l’autorisation aux éléments de la branche salafiste algérienne de camper dans le désert malien. En contre partie, Al Qaeda dans le Maghreb islamique lui avait fait croire qu’il calmerait les velléités rebelles de tribus touaregs très activistes. C’était sans compter avec l’avenir.

Le grand voisin du Nord, l’Algérie s’en était fâché reprochant à Bamako, sa « gestion hasardeuse » d’une situation qu’il ne prend pas à sa juste mesure. Alger avait alerté à plusieurs reprises sur le danger à accorder l’asile territorial à des éléments qui se sont retirés pour mieux se préparer et l’attaquer dès lors qu’ils seront mieux préparés. Le pays de Boutelflika qui a combattu par le fer les islamistes accusait ATT de snobisme stratégique car les prises d’otages ne visaient autres choses que ce seul objectif : se renforcer grâce aux rançons payées en payant des armes et des hommes. Les stratèges de Koulouba ont rétorqué en arguant qu’Alger veut que Bamako fasse à sa place sa guerre contre ses islamistes.

Mais puisque jusqu’ici le pacte avec les deux katibas (unité principale de l’Armée de libération nationale constituant une compagnie légère lors de la guerre d’Algérie), celle d’Abou Zeid et celle de Mokhtar Belmokhtar, semblait fonctionner sans déranger Bamako grâce à une série d’accords avec des réseaux de trafics divers, des hauteurs de Koulouba on n’a pas vu venir la menace du délitement du régime libyen ou plutôt très tardivement. Le ministre des Affaires étrangères, émissaire du chef de l’Etat, aura beau écumer les principales capitales impliquées dans la gestion de cette crise, il n’y aura finalement apporté que peu de choses : le fait de réunir après des années autour d’une même table les chefs d’états majors des armées directement concernées.

Et c’est la chute du régime de Mouammar Kadhafi qui aura été la cause immédiate de la situation actuelle dont souffre aujourd’hui le pays. Et là encore, tout le tort est à adresser à ATT pour avoir laissé passer sur le territoire national des anciens combattants avec des armes de guerre et pire leur offrir l’asile en attendant de pouvoir coordonner les agendas des partenaires et trouver des solutions durables.

Iyad Ag Ghali, le salafiste

On aura oublié que ces combattants accueillis par Kadhafi qui a crée un corps ad hoc au sein de son armée, une sorte de légion étrangère, sont tous d’anciens activistes des pires années de la rébellion déclenchée, il faut le rappeler par un certain Iyad Ag Ghali dans la nuit du 28 juin 1990 à Menaka à la tête du Mouvement populaire pour la libération de l’Azawad (MPLA), créé en 1988 et considéré comme le front historique de la rébellion touarègue au Mali. Malgré son soutien au Pacte national en 1992, Iyad qui fut même premier consul du Mali à Djedda en Arabie Saoudite dans le cadre du processus d’intégration, rejoindra quand même l’Alliance démocratique du 23 mai pour le changement aux côtés de Hassan Fagaga et Ibrahim Ag Bahanga des irrédentistes qui se croyaient tout permis au Mali, tellement les concessions des autorités au nom de la paix sont faciles à obtenir.

L’ancien rebelle s’était dernièrement « reconverti » comme négociateur dans les prises d’otages d’occidentaux par Aqmi avec quelque « résultat ». Des sources proches des renseignements généraux avaient fait état un moment de soupçons sérieux sur son rôle réel et ses ambitions dans ces affaires d’Aqmi. Aujourd’hui, beaucoup pensent qu’il y a une jonction établie entre Aqmi et les MNLA qu’il dirige. On apprend qu’il est plongé dans un coma suite à l’attaque de l’armée malienne le 27 janvier dernier contre des positions rebelles. Le personnage est trouble. Il serait celui qui a négocié l’intégration des éléments touaregs dans les unités de l’armée en tant que secrétaire général de l’Alliance démocratique du 23 mai pour le changement, mouvement qui négocia les fameux Accords d’Alger.

Selon des témoignages provenant d’officiers de l’armée malienne aujourd’hui presque en rupture de ban avec les pouvoirs publics dans la gestion de la question du Nord, l’intégration des anciens rebelles, s’est faite d’une façon inouïe.

Un chef de garnison a préféré être « déshabillé », quitter l’armée plutôt que de se faire diriger par quelqu’un qu’il a combattu et qui n’a aucune formation militaire mais juste un grade de lieutenant-colonel offert sur un plateau d’argent. Selon nos sources, le lieutenant-colonel de paille a été re-affecté dans une autre caserne, tellement la détermination de ce vaillant homme était grande.

Des anecdotes comme celui ci sont aujourd’hui monnaie courante après les tueries dans les garnisons de Menaka, Aguelhok, Tessalit, Anderaboukane, Léré, Niafunké où des éléments intégrés sont aujourd’hui décrits par des témoins comme étant les assassins de militaires dans les camps. La preuve est venue avec le repli du contingent de Ber sur Tombouctou et la fuite des éléments intégrés avec un véhicule de l’armée et des armes et minutions. Pire, la preuve qu’un élu de la nation soit lié à ce banditisme sanguinaire et de surcroît mêlé à un réseau de trafic de drogue et sur lequel court un mandat d’arrêt d’un pays voisin. Tout cela, Bamako le sait, le savait et a fermé les yeux et les oreilles.

Oussouf Diagola

Les Échos du 07 Février 2012