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Qui sont les énigmatiques musulmans « pieds nus » aux artifices désuets que l’on rencontre souvent à Sikasso depuis plusieurs années ? Nous avons tenté de percer le mystère de ces adeptes atypiques de l’islam. Installés depuis plusieurs années dans un hameau de culture discret dénommé « Sadja Bahr » situé à quelques encablures de la ville de Sikasso, les « pieds nus » assument leur appartenance à un courant islamique radical, prônant une application stricte de la « charia » (la loi islamique).

Depuis quelques années, les Sikassois ont vu « apparaître » dans leur ville de curieux individus déchaussés. Par leur apparence, leur accoutrement austère et singulier, ils ne passent pas inaperçus. Ils sont vêtus de simples boubous en cotonnade de couleur blanche. Leurs épouses sont tout de noir vêtues, le visage couvert par le burka.

Sans adresse précise pour les retrouver, il faut filer jusqu’à la sortie sud de la ville Sikasso pour comprendre leur mouvement. Pour accéder à leur hameau, il faut se placer dans leur monde et rester strict : pas de micro, ni de photo, l’interview se fait à bâton rompu dans le respect de la « charia » devant le premier responsable du site et loin des femmes et des enfants.

Après le goudron à la sortie de la ville au sud, la piste débouche sur une rivière pérenne dans laquelle coule une eau venue de nulle part. C’est aux alentours de cette mare, dans un milieu où il n’y a aucun soupçon d’âme vivante, que les « pieds nus » ont élu domicile, sur une colline dénommée « Sadja Bahr ». Leur activité principale est l’agriculture.

La base de leur maison est construite principalement en banco, coiffée de paille et le site se compose d’une mosquée sans minaret, d’une résidence du guide spirituel, d’une résidence pour les mariés, d’une autre pour les célibataires. Un drapeau blanc y flotte avec l’inscription « Dieu est unique » en arabe.

La mosquée fait office de centre de formation. Notre premier interlocuteur, qui a voulu garder l’anonymat, a reconnu le visiteur curieux du jour venu à la recherche de l’information. L’ambiance bon enfant et les paroles de cousinage qui avaient commencé à s’installer entre nous, se dissimulent à l’arrivée d’un membre de la confrérie. C’est un vieux à la barbe abondante qui dirige le site spirituel.

Sur les traces du Christ

Documents à l’appui, le vieux barbu explique que les pieds nus « sont une composante singulière du mouvement islamique qui s’identifie à l’application stricte du glorieux Coran et la sunna (la tradition musulmane, seconde source de la loi islamique avec le Coran) du prophète ». De leur point de vue, le Coran et la « pratique purifiée » de la sunna sont « incontestablement le chemin lumineux que tout musulman doit emprunter pour se rapprocher d’Allah ».

La simplicité de leur vie, explique le barbu, découle du fait que selon les écrits et les autres sources de l’histoire, de grands érudits et même des prophètes ont eu à marcher pieds nus dans leur vie. Il cite en exemple les prophètes Abraham, Issa Ibn Mariam (Jésus, fils de Marie), Muhammad (paix et salut sur lui) et l’imam Malick. Cet acte de la marche pieds nus renseigne-t-il, se manifeste souvent sur ordre divin. « Pieds nus » est une conception islamique signifiant, pour ses adeptes, l’endurance, la croyance ferme en Allah, le djihad au quotidien.

C’est dominer ses passions, précise le vieux. Nos interlocuteurs tentent d’autre part de nous convaincre de tout le contraire de l’idée que nous nous faisons d’eux, c’est-à-dire une société qui refuse résolument la technologie et le progrès. La simplicité de leur mode de vie nous a paru humainement difficile à supporter et s’apparente à une misère extraordinaire.

C’est la pierre angulaire de la philosophie des « pieds nus » qui justifie, selon eux, le refus de tout autre moyen de transport que la marche et des commodités du monde moderne comme chaussures, l’habillement à l’européenne, l’école du Blanc. Ils ont une chose en commun : avoir abandonné « l’islam ordinaire », famille, amis, biens et argent pour se retrouver pieds nus « sans aucune autre attache que Dieu ».

En rapport avec les « fous de Dieu » du Nord

Les occupants de la Base « Sadja Bahr » de Sikasso, sont venus des régions de Koulikoro et Ségou. Ce cosmopolitisme est présenté comme un signe d’ouverture. Ils assurent par ailleurs être en bons termes avec leurs confrères islamistes de la sous-région. A propos de l’actualité dans le Nord du Mali, les « pieds nus » que nous avons rencontrés rejettent toute responsabilité mais jugent « normaux » les actes de destruction des islamistes.

Pour eux, ceux qui veulent vraiment suivre le prophète Muhammad (paix et salut sur lui) doivent forcément appliquer la charia, la loi divine qui prime sur celle du monde moderne (les lois de l’Etat). Aujourd’hui, les « pieds nus » représentent un petit nombre d’adeptes à Sikasso, à cause, selon eux, de la rigidité de leur pratique.

Certains adeptes vont à la prière du vendredi dans leur mosquée et participent aux formations religieuses organisées tous les jours. De nos jours, la secte des « pieds nus » est en train de prendre forme dans la sous-région et serait une ramification qui ne dit pas son nom, des groupes islamistes qui occupent le Nord du Mali.

B. Y. Cissé

(correspondant régional)

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Liste des bases ou camps des « pieds nus » dans la sous-région

Bamako (Sas Siddy), Ségou (Al Farouk), Kayes (Zour Noureine), Sikasso (Sadja Bahr), Tombouctou (Saad Ibn Wagas), Mopti (Saad Ibn Malick), Koulikoro (Tal Hata Ibn Obeïda), Gao (Abderahiman Ibn Auf), Kidal (Zou Beïr Ibn Awani), Tingréla en Côte d’Ivoire (Zeïd Ibn Thabit), Bobo-Dioulasso au Burkina Faso (Base Bilal), Guinée-Conakry (Khalid Ibn Walid).

Les guides des sites subissent des mutations périodiques de la part du guide spirituel de la secte.

B. Y. C.

Les Echos du 27 Septembre 2012