Partager

Dans une interview qu’il nous a accordée, le secrétaire général de l’Union nationale des travailleurs du Mali (UNTM) fait le point sur la cherté de la vie, les privatisations, les lenteurs du pouvoir pour mettre en application certaines décisions.

Les Echos : L’actualité est à la hausse des prix des produits de première nécessité, et le président de la République a annoncé à l’occasion du 8 mars la hausse prochaine du prix du riz, quel commentaire en faites-vous ?


Siaka Diakité
: Comme vous, nous avons tous entendu le 8 mars le chef de l’Etat annoncer la hausse du prix du riz dans les prochains jours. Sans faire beaucoup de commentaires là-dessus, je dirais effectivement que c’était un non sujet sur lequel l’UNTM n’a pas trop de commentaires parce qu’ayant déjà posé des actes, ayant déjà fait des propositions concrètes. Nous attendions l’exécution des recommandations et orientations, qui, si elles sont exécutées avec responsabilité, montrent que ces propos sont un non-lieu pour nous.

Les Echos : Suite au Forum national initié par l’UNTM autour des questions des produits de consommation, une commission a été mise en place. De quel pouvoir dispose-t-elle et peut-elle empêcher la hausse des prix ?

S. D : Si vous vous en souvenez, le 18 juillet 2007, un protocole d’accord entre l’UNTM, le patronat et le gouvernement du Mali avait été signé et avait pris une disposition pour permettre aux Maliens avec leurs revenus de se ravitailler correctement sur le marché. C’est dans le cadre de l’exécution de ce protocole d’accord et sur la demande de l’UNTM qu’un forum avait été organisé qui, entre autres, a prévu des recommandations et des résolutions.

La commission de suivi qui devait être mise en place immédiatement après le forum a vu le jour l’autre jour. Mais il n’est jamais trop tard, cela n’est qu’une commission de suivi qui n’a pour objectif que d’assurer l’exécution correcte des conclusions et recommandations issues du forum. Aujourd’hui, il ne faudrait pas qu’on se trompe de combat et d’orientation. Ce qui est urgent, ce sont les résolutions et recommandations issues du forum. En réalité, la commission de suivi n’avait pas pour mission d’arrêter la flambée des prix, mais si elle exécute les recommandations et les orientations issues du forum en des temps « T » déterminés, on pourrait circonscrire la situation qu’on est en train de vivre.

La preuve, le forum a retenu la mise en place d’un Conseil national des prix au plus tard fin mars. Mais avant la mise en place de ce Conseil national des prix, le gouvernement s’est engagé à prendre les dispositions, sur la demande du forum, à ce que les prix restent stagnants d’ici la mise en place du Conseil qui aura pour objectif non seulement l’information générale sur les prix, la maîtrise des prix sur le marché et le respect du principe d’égalité et d’équité de tous ceux qui ravitaillent le marché avec un suivi régulier du système. C’est en cela que nous avons pensé que si ces mesures sont prises on en sortirait.

Les Echos : Parallèlement à la hausse généralisée des prix, le pouvoir d’achat des Maliens s’amenuise jour après jour, que compte faire l’UNTM ?

S. D. : J’entends souvent les gens dire que les revenus du Malien s’amenuisent de plus en plus. La réalité, si on fait le bilan des acquis de l’UNTM par rapport à l’amélioration des conditions de vie, cela n’a pas daté d’aujourd’hui. En revenant en arrière même il y a d’autres personnes qui s’amusent, tels les hommes politiques, à s’approprier ou à ne pas citer nommément ce que nous avons posé comme actes. Pour que les gens soient à niveau, on a prolongé l’âge de la retraite d’abord pour les fonctionnaires, on a révisé le statut général de la fonction publique, on a révisé le code de prévention sociale, nous avons acquis des augmentations de salaires, nous avons diminué l’impôt sur le traitement et salaires.

Toutes choses cumulées aujourd’hui, nous pouvons nous taper la poitrine en Afrique avec des acquis qu’on a pu faire pour qu’il y ait un plus sur le revenu des salariés. Nous avons posé suffisamment d’actes là-dessus, mais nous constatons simplement une irresponsabilité des décideurs politiques à prendre des mesures qui les concernent dans le cadre de l’exercice de leurs missions ; qui font à ce que seulement la non-application des dispositions et recommandations issues du forum amenuise les revenus. Sinon l’UNTM a posé pleins d’actes aujourd’hui pour que les travailleurs maliens aient un niveau élevé de vie.

Les Echos : On a vu qu’au Cameroun et au Burkina Faso par exemple, il y a eu des contestations et des violences par rapport à la cherté de la vie, pensez-vous que la même chose risque d’arriver dans notre pays ?


S. D.
: Les pays ont des réalités diverses. Les associations et les organisations qui ont pour mission de se faire entendre dans de pareilles situations n’ont pas les mêmes stratégies de gestion. Dans la philosophie pédagogique de l’UNTM, nous disons « nous avons la force, nous avons la capacité, nous avons les moyens de faire pression ». En ce qui nous concerne, ici à l’UNTM nous l’avons dégagé en bureau exécutif : quel est l’acte qu’il faudrait poser pour faire pression pour que les prix baissent ? Ces pays qui ont été cités, peut-être à part le Cameroun où il y a eu une augmentation des salaires et les blocages des prix à la frontière au Burkina Faso, je ne pense pas qu’aujourd’hui la sortie de la masse ait pu gérer et régler le problème de façon durable.

Ce que nous cherchons ce n’est pas des actions éphémères mais la recherche de solutions durables par rapport à cette flambée des prix, toutes choses qui n’excluent pas l’utilisation de l’arme syndicale quand nous sentirons la mauvaise volonté manifeste à ce qu’on arrive à ce consensus de la recherche de solutions durables pour le pays. Pour le moment, nous sommes en train de faire pression à ce que des dispositions soient prises pour l’application des recommandations issues du forum. Eventuellement ça n’exclut pas, dans le temps, sur constat de la non-prise des décisions politiques à ce que nous agissions.

Les Echos : On vous a vu faire le tour de certaines sociétés et entreprises qui ont en commun d’être dédiées à la privatisation ou qui sont déjà privatisées, quels sont les enseignements que vous avez tirés ? Avez-vous déjà établi le bilan des privatisations ?

S. D. : Les questionnements, les interrogations et les exclamations, nous les entendons : « mais qu’est-ce que l’UNTM veut, en entrant dans les entreprises pour les visiter alors que en tant que syndicat elle n’est qu’un simple appareil de revendication ». Nous disons non. Si nous faisons du syndicalisme d’abord parce que nous participons à ce que les actes pris entre les syndicats et l’administration existent.

Un constat : dans notre pays on ne dit pas la vérité, les emplois se perdent, les licenciements nous les constatons, les entreprises se ferment. Quand nous avons demandé depuis plus de trois ans à ce que l’Etat nous fasse le bilan des privatisations des entreprises, nous n’avions rien reçu jusqu’à l’heure où l’on vous parle. C’est pourquoi dans sa philosophie syndicale, en dehors de la revendication nous nous sommes intéressés à un peu de syndicalisme de développement.

Allons-y dans les chantiers, dans les entreprises pour nous rendre compte des réalités, et à la synthèse en conclusion voir quelles propositions concrètes maintenant nous pouvons faire aux décideurs par rapport à la survie des travailleurs des chantiers et entreprises dans lesquels nous opérons. Comme eux ils sont incapables de nous donner un bilan sur notre demande, au bout de ces visites nous allons nous faire le bilan de ces privatisations et leur faire des propositions concrètes en fonction des réalités que nous avons découvertes. Aujourd’hui, nous avons fait la CMDT, l’Huicoma, la Sotelma, l’EDM. La semaine prochaine peut être ce sera l’Office du Niger, la Comatex et Sukala. Et nous allons nous arrêter à mi-parcours pour évaluer ce que nous avons constaté et en proposer des recommandations et des orientations.

Les Echos : Le président de la République ATT a indexé les institutions de Bretton Woods par rapport aux privatisations qui écrasent les pays. Les privatisations sont-elles un mal nécessaire ? Quelles alternatives aux privatisations ?


S. D.
: La privatisation n’est jamais un mal nécessaire pour un pays. Tout pays voudrait que les entreprises soient nationales parce que non seulement c’est des sources de devises pour les Etats mais c’est des sources de création et de maintien des enfants. Toutes choses qui luttent contre la pauvreté, nous ne pouvons pas dire aujourd’hui que privatiser pourrait être un mal nécessaire pour nos pays sous-développés qui ne disposent pas de grandes ressources. Mais accuser les institutions de Bretton Woods comme étant coupables des privatisations, je pense qu’honnêtement nous devrons dire et avouer que ces entreprises ont été privatisées tout simplement du fait d’une certaine mauvaise gestion dont les Etats sont coupables ; parce que je parle tout simplement d’une petite histoire, la loi 81-110 pour les sociétés et entreprises d’Etat où l’Etat sortait.

Quel est le comportement de l’Etat par rapport aux entreprises nationales ? Par rapport aux bénéfices créés, les entreprises ne percevaient même pas la moitié des bénéfices produits et c’est l’Etat qui s’accaparait de la moitié des bénéfices créés par les entreprises pour son budget de fonctionnement. Donc qui a tué, qui a mal géré ? Donc il faudrait le dire très clairement pour ne pas accuser.

Les institutions de Bretton Woods ne peuvent pas imposer une politique à un Etat dit souverain et qui est véritablement souverain. Nous devons nous accuser d’abord de notre façon de faire. Je ne peux pas me hasarder à donner de l’argent à celui qui, au finish, ne l’utilisera pas à bon escient donc je vais lui faire un diktat, premier élément ; le deuxième élément c’est qu’il faut le dire très clairement, c’est que nos cadres qui participent aux négociations avec ces institutions de Bretton Woods ne sont pas à la hauteur des dispositions et des mesures à prendre en fonction des réalités et de l’état d’indépendance et de souveraineté de nos espaces.

Il faut le corriger parce que n’est pas négociateur qui le voudrait. Des béni oui oui qui vont aller discuter et que les débats se font alors qu’ils sont souvent dans les cafés. Nous le disons parce que nous avons fait le constat. Voilà une des plaies, accuser gratuitement les institutions de Bretton Woods, c’est détourner la population de la réalité vivante de la méthode de gestion de nos Etats.

Les Echos : L’actualité c’est également l’école qui ne marche pas. Quelles solutions concrètes envisagez-vous quand on sait que tout a été tenté ?

S. D. : Pour le moment nous sommes en train de réfléchir parce que nous avons senti qu’il faut notre implication, nous avons notre mot à dire étant un élément de l’Etat malien. Nous n’avons pas fini de mûrir ce que nous voulons proposer par rapport à l’école.

Au moment opportun on vous le fera parvenir, mais il est essentiel aujourd’hui que toutes les couches de la nation, chacun de son côté puisse faire des propositions de sortie de cette situation pour le développement de l’Etat parce que c’est cette jeunesse qui est le futur. Il faut que chacun s’y intéresse. Nous en réfléchissons au moment opportun les mesures et les orientations que nous allons proposer seront diffusées.

Propos recueillis par
Abdrahamane Dicko et Akhimy Maiga

14 Mars 2008.