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Du mardi 14 au jeudi 23 août derniers, le PDG de l’Office du Niger a sillonné l’ensemble des zones de production du géant du riz malien. Une obligation trimestrielle qu’il s’est imposée, depuis l’année dernière, année de sa nomination à la tête de l’ON. Il tire le bilan de cette tournée dans un entretien accordé à notre correspondant à Ségou.

Les Echos : Vous aviez promis, dès votre installation, que vous serez avec les producteurs tous les trois mois. Doit-on comprendre cette tournée, dans les 6 zones de production, dans ce sens ?

Seydou Idrissa Traoré :
Il faut placer la présente tournée dans deux cadres : le suivi de la campagne agricole et la rencontre périodique avec les producteurs.

Les Echos : Dans quel sens cette tournée a-t-il été utile pour vous ?

S. I. T. :
Il est toujours utile et intéressant d’échanger avec les producteurs. Au cours des débats, on apprend beaucoup d’eux. De l’autre côté, nous leur donnons le maximum d’informations, car notre constat est que la plupart des incompréhensions découlent de la sous-information. Je suis un fils de paysan qui reste attaché au terroir. Je sais que le paysan a besoin de respect et de considération. En effet, il ne suffit pas d’appliquer des textes pour réussir, il faut aussi expliquer patiemment et poliment pour aller vers des solutions durables. Vous avez sûrement constaté à quel point les relations entre l’Office et les producteurs s’améliorent. D’une rencontre à l’autre, les gens gagnent en confiance en eux-mêmes. Cela est extraordinaire.


Les Echos : Le respect du calendrier agricole et la bonne gouvernance à l’Office du Niger vous tiennent à cœur. Cadres et paysans vous suivent-ils ?

S. I. T. :
Pour ce qui est des travailleurs de l’Office, nous avons fait plusieurs réunions, tant au siège que dans les zones, avec le personnel et le syndicat. De façon unanime, tous ont décidé qu’il fallait améliorer la gestion financière et la gouvernance de l’entreprise. Et que, pour les réussir, il fallait un changement de comportement de chacun à son poste. Le changement organisationnel n’est jamais facile, mais nous pouvons affirmer aujourd’hui que c’est bien amorcé. Sans tomber dans l’autosatisfaction, je peux affirmer que nous sommes sur la bonne voie.

Pour ce qui est des producteurs, toutes nos discussions ont été faites dans la franchise, la vérité et le respect, tout en situant clairement la part de responsabilité qui leur incombe. C’est-à-dire que nous n’allons pas laisser quelqu’un nous dire ce que nous avons à faire ou nous rappeler à l’ordre chaque fois que c’est nécessaire. Aujourd’hui, les paysans n’hésitent plus à fustiger le comportement des agents et vont jusqu’à nommer des personnes. Je trouve cela encourageant et positif. Les responsables paysans sont de plus en plus exigeants avec nous.

Les Echos : Certains exploitants ont déclaré que les paysans de l’Office du Niger sont les plus pauvres du Mali. Qu’en dites-vous ?

S. I. T. :
Cela s’est passé à Molodo. L’intervenant se plaignait du fait que ceci a été dit au président de la République et au Premier ministre sans succès, lors de leur passage dans la zone. Je dis que les paysans qui le pensent ne connaissent pas leur pays. Des paysans de certaines régions ne peuvent pas rêver à des parcelles irriguées toute l’année. Ils ont difficilement l’eau domestique et sont en activité seulement 3 mois sur 12. S’il existe un paradis des paysans au Mali, c’est bien la zone Office du Niger où toutes les cultures réussissent et où tous les Maliens s’endettent pour aménager des terres qui sont distribuées gratuitement à quelques paysans qui font de leurs productions ce qu’ils veulent. Donc, pour ma part, il s’agit de propos qui décrédibilisent le paysan de l’Office qui doit essayer de tirer le maximum du champ dont il dispose, demander l’accès facile aux intrants et équipements, demander la transformation de sa production et l’appui à la commercialisation, payer correctement le crédit et, enfin, demander plus d’espaces aménagés. L’Office est sans conteste un pôle économique qui est le paradis des paysans. Pour finir, j’ai demandé aux uns et aux autres d’être objectifs dans les sollicitations pour être pris au sérieux.

Les Echos : Quelles sont les contraintes auxquelles l’Office du Niger doit faire face ? Comment les juguler ?

S. I. T. :
Les contraintes sont multiples et de plusieurs ordres. Pour les contraintes d’ordre agricole, la plupart trouvent leurs solutions dans la concertation locale, soit au niveau du comité paritaire, soit au niveau du directeur de zone et des délégués. C’est dire qu’il existe différents organes pour faire face aux difficultés. Certaines trouvent leurs solutions dans les concertations avec la direction de l’Office du Niger ou au niveau des institutions financières. Cependant, il y a des contraintes récurrentes comme le non-payement du crédit agricole qui est accentué à l’Office. Quoique les spéculations produites soient porteuses (riz, productions maraîchères) avec des taux de rendement de 50 % et plus), nous avons des défis majeurs comme l’envahissement des canaux et falas par les plantes aquatiques ainsi que leur envasement. Cette situation est en passe de devenir un fléau pouvant compromettre l’irrigation correcte des parcelles actuelles et futures. Aujourd’hui, le nettoyage et curage du réseau hydraulique s’élèvent à plusieurs dizaines de milliards de F CFA. Malheureusement, c’est le fleuve Niger qui ravitaille nos systèmes en plantes aquatiques. Ce qui est frustrant c’est que ces plantes que sont la jacinthe et la salvinia (cette dernière est plus nocive que la première) auraient été importées par des individus à Bamako. Dans quels desseins ? Dans tous les cas, les falas de l’Office (Molodo et Bokywèrè ) sont devenus de vrais réservoirs de plantes aquatiques dont le déblayage coûte de plus en plus cher à l’Office du Niger. Tout comme à EDM au niveau du barrage des Aigrettes à Sotuba . En zone Office du Niger, la salvinia détruit la jacinthe et se transforme en îlots flottants de plusieurs dizaines de mètres de diamètre, avec toutes sortes de végétations. Aujourd’hui, il faut plus de deux semaines pour donner la côte d’irrigation à certaines parties de la zone. Ceci peut avoir de graves conséquences sur la conduite des cultures.

Les Echos : Pendant votre tournée, des paysans ont exprimé leur inquiétude quant à une future privatisation de l’Office du Niger, après la CMDT. Qu’en est-il réellement ?

S. I. T. : C’est vrai, des paysans nous ont dit avoir été approchés par certains partenaires sur la question. Pour notre part, nous n’en avons pas connaissance. Des rumeurs circulent. Dans tous les cas, nous attendons, car un adage de chez nous dit que « ce qui va se discuter chez le chef de village, le fils du chef n’a nul besoin de se précipiter pour voir par-dessus le mur » .


Les Echos : Quel appel avez-vous à l’endroit des partenaires et des paysans ?

S. I. T. :
Aux partenaires financiers de l’Office du Niger, nous disons que l’Office se relève doucement de la tétanisation des cadres suite au passage du Vérificateur général qui a mis à nu beaucoup de faiblesses de gestion inhérentes à plus d’une décennie sans contrôle. D’autre part, l’Office a commandité un audit organisationnel qui est venu compléter les recommandations du Vérificateur. Des dispositions sont prises avec la Coopération néerlandaise pour moderniser la gestion financière et un plan d’action comportant l’ensemble des mesures correctives sera soumis en septembre au conseil d’administration. Nous avons besoin plus que jamais de l’accompagnement de nos partenaires techniques et financiers pour gagner le pari du changement. Nous les assurons de l’engagement de tous les travailleurs de l’Office du Niger en faveur de la bonne gestion financière et de la bonne gouvernance. Aux producteurs, nous disons que l’Office du Niger ne doit pas se contenter de fournir 53 % des besoins en riz du Mali. Ils ont la capacité de produire la totalité de ces besoins, à condition que le crédit agricole soit correctement remboursé, pour garantir leur accès aux équipements et aux intrants indispensables à la réalisation de la révolution verte du Mali en zone Office du Niger.

Propos recueillis, à Ségou, par
Daouda Coulibaly

28 août 2007.