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Brutalement la vie a cessé d’être un long fleuve tranquille pour Hissen Habré. Rattrapé par ses propres turpitudes politiques, l’ancien maître du Tchad est en garde à vue depuis hier. Le résident du luxueux quartier des Almadies a été empoigné sans salamalec par la sécurité, pour être conduit et gardé en lieu sûr en attendant sa comparution devant un tribunal spécialement créé pour cet ex-grand seigneur de guerre qui avait droit de vie et de mort sur ses compatriotes. Le commandant Galopin et Françoise Claustre, tous deux français ont eu le mortel privilège de goûter aux monstruosités de cet homme qui avait la particularité d’être un intellectuel rusé, impitoyable et sans état d’âme.

Tant que Abdou Diouf et Abdoulaye Wade étaient au pouvoir, l’homme était visiblement serein face à son passé et à son futur. Dans un Sénégal à plus de 90% musulman, gouverné par des présidents musulmans qui puisent leurs viatiques politiques à la source de l’islam, Hissen Habré se sentait intimement adopté par le pays de la teranga où le mouridisme et la tidjania forment le socle de la société sénégalaise.

Le renard du Tchad s’est offert un supplément de sécurité en faisant entrer dans son antre dakarois une épouse sénégalaise. L’homme avait donc toutes les raisons d’être confiant. Ce, d’autant que de nombreuses tentatives de l’amener sur le bûcher, avaient échoué. Mais c’était oublier que l’histoire procède par des ralentissements et des accélérations à la fois fous et imprévisibles.

En vérité, depuis l’élection de Macky Sall à la présidence de la République, Hissen Habré ne dormait plus que d’un œil. Car tout commençait à vaciller autour de lui et il sentait plus ou moins vaguement qu’un orage s’annonçait, dont les effets seraient dévastateurs pour la suite de son aventure sur la terre des hommes. Sitôt installé à la présidence de la république, Macky Sall n’est pas passé par les chemins tortueux de la fioriture pour annoncer qu’il était prêt à fendre l’armure de l’impunité.

Comme pour annoncer sa détermination en la matière, le filet de pêche qu’il lance dans le lac de l’impunité, ramène sur la rive un gros poisson frétillant nommé Karim Wade. Dès lors Habré était en droit de ne plus se faire d’illusions. Mais le coup de massue aura été sans doute la visite d’Obama et les phrases assassines de ce dernier sur la démocratie et l’impunité. A partir de ce moment-là, Hissen Habré, cet homme qui a empilé de nombreux cadavres dans ses sombres placards, savait que l’heure était venue pour lui de faire face à des fantômes qui ont décidé d’entonner en chœur le chant de la déchéance irréversible.

« Le Pays »

Publié le lundi 1er juillet 2013


Sénégal: première nuit en garde à vue pour Hissène Habré

L’ex-chef d’Etat tchadien Hissène Hissène, accusé de crimes contre l’humanité, a passé sa première nuit en garde à vue après une arrestation dimanche qui ouvre la voie à son procès au Sénégal où il est réfugié depuis 22 ans.

Âgé de 70 ans, l’ex-dirigeant tchadien, poursuivi pour crimes contre l’humanité, crimes de guerre et tortures, a passé la nuit dans les locaux de la division des investigations criminelles (Dic, police judiciaire), dans le centre-ville de Dakar, après son arrestation dimanche, a affirmé lundi une source sécuritaire à l’AFP.

Une source proche des chambres africaines extraordinaires, le tribunal spécial chargé de juger M. Habré, contactée par l’AFP, a refusé de dire où se trouve M. Habré. « Pour des raisons liées à sa sécurité, nous ne pouvons rien dire », a-t-elle indiqué.

La garde à vue au Sénégal est de 48 heures renouvelables une seule fois.

Le procureur général du tribunal spécial, Mbacké Fall, tient lundi après-midi une conférence de presse.

« Début du chemin de croix pour Habré », titrait lundi le quotidien privé sénégalais Le Populaire.

Pour Sud quotidien, un autre quotidien privé, « après des années de tribulations, la machine judiciaire s’emballe (…) contre l’homme fort du Tchad entre le 7 juin 1982 et le 1er décembre 1990 », la période pendant laquelle l’ex-chef d’Etat tchadien aurait commis les faits présumés qui lui sont reprochés.

« C’est un grand tournant. Depuis plusieurs années, les victimes cherchent à faire entendre leur cause auprès de la justice sénégalaise. On va très vite maintenant » vers la tenue d’un procès de M. Habré, a affirmé à l’AFP Alioune Tine, défenseur des droits de l’homme réputé en Afrique, et président du Comité sénégalais des droits de l’homme, « une institution indépendante » du gouvernement sénégalais.

M. Sall avait exclu de l’extrader en Belgique et avait promis d’organiser un procès.

Abdoulaye Wade, son prédécesseur, ne l’a jamais fait en douze ans de pouvoir, alléguant notamment des questions de budget et menaçant même d’expulser Hissène Habré vers le Tchad.

« Souveraineté judiciaire de l’Afrique »

Avec le procès en vue d’Hissène Habré, « le Sénégal devient un laboratoire pour l’Afrique, pour lui permettre de construire sa propre souveraineté judiciaire et d’arrêter d’exporter ses élites vers la CPI », la Cour pénale internationale, basée à La Haye et accusée de ne traquer que des dirigeants africains, a dit M. Tine.

Le tribunal spécial créé pour juger Hissène Habré, formé de juges sénégalais et africains, a été mis en place en décembre à la suite d’un accord entre le Sénégal et l’Union africaine (UA).

Avant cela, Dakar avait ces dernières années réformé ses lois pour permettre de juger M. Habré, en se dotant notamment d’une loi de compétence universelle, qui permet à la justice sénégalaise de s’intéresser à des faits commis en dehors du Sénégal.

« Pour les crimes imprescriptibles, on ne peut plus échapper à la justice. Si vous n’êtes pas jugés dans un pays, vous le serez ailleurs. Il vaut mieux donc que les Africains s’organisent » pour avoir leur propre justice, a indiqué M. Tine.

Dans un communiqué publié dimanche, des avocats de M. Habré estiment que leur client a été « illégalement arrêté » et ont réclamé sa « libération immédiate ».

Hissène Habré vit en exil à Dakar depuis sa chute après huit ans de pouvoir au Tchad.

Une « commission d’enquête sur les crimes et détournements » commis pendant les années Habré, créée après sa chute, a estimé à plus de 40.000, dont 4.000 identifiées, le nombre de personnes mortes en détention ou exécutées au cours de sa présidence.

11:02 – 01/07/13

Dakar (AFP)