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Le premier président du Mali indépendant, Modibo Kéïta, était loin de s’imaginer qu’un jour, la place de l’indépendance sera un nid de crabes. Il y avait de quoi parce qu’à la belle époque Bamako ressemblait plutôt à un gros village aux rues étroites et poussiéreuses bordées d’arbres à feuillage touffu.

Construit au milieu des maisons de bas étage, seul l’hôtel de l’Amitié dressait au bord du fleuve Djoliba sa majesté impériale. On pouvait dormir à la belle étoile en laissant sa porte ouverte sans risque de se faire détrousser, l’étranger de passage était accueilli comme un roi. Nulle pagaille à l’horizon, nulle crasse visible à l’œil nu.

C’est dans ce cadre serein que Modibo a entamé la construction du siège de l’Assemblée nationale, une œuvre qu’il n’achèvera guère.
Autre temps, autres moeurs, les Soudanais sont partis, les Maliens sont venus. Avec un accroissement exponentiel de la population, la place de l’indépendance est devenue un haut lieu de rendez-vous de toute la racaille de la capitale.

Au niveau du rail-da et aux alentours de l’Assemblée nationale se côtoyaient dans un désordre indescriptible vendeurs ambulants, pickpocket, banabanas et M’Baye Fall, escrocs et truands de tout acabit, amateurs de jeu de cartes, jeteurs de cauris, etc. Certaines vendeuses, assises à même les rails, n’entendaient pas siffler le train. A Bagadadji, on détroussait les passants en plein jour et personne ne pouvait broncher.

C’est pour assainir les lieux que les autorités municipales de la Commune II, de concert avec les plus hautes autorités, ont décidé de faire déguerpir tout ce beau monde.

Et ce fut la guerre du rail-da qui dura des années et au cours de laquelle les forces de l’ordre furent mises à rude épreuve. De guerre lasse on érigea tout le long de l’avenue Al Qods un monstrueux rideau de fer qui rappelle les camps de concentration nazis. Pour autant les députés n’auront pas la paix de l’âme. Et pour cause, l’Assemblée nationale est située en plein centre commercial, un lieu de rendez-vous de toute la capitale.

Plus grave, elle est coincée entre les rails et la grande mosquée qui accueille, outre les fidèles, une horde de mendiants en quête de leur pitance quotidienne. S’y ajoutent des herboristes assis à même le sol et qui proposent aux passants toutes sortes de panacées miracle. Entre les tintamarres des sotramas, les vrombissements des Jakarta et les coups de sifflet intempestifs des policiers, il y a de quoi rendre fou même un sourd-muet.

L’Assemblée elle-même était devenue un marché aux puces. Pour la simple raison qu’à Bagadadji il y a une forte odeur d’argent. Nos députés sont perçus comme des émirs du Golfe à qui il faut tendre la sébile. Aussi, sont-ils assidûment courtisés par des vendeuses ambulantes et des vendeuses de charme tandis que parents et amis débarquent sans même crier gare.

Aussi, pour sécuriser le travail parlementaire, Dioncounda est parti en guerre contre tous ces malpropres. A l’entrée de l’hémicycle, il y aura des purges qui nous rappellent une autre époque. Une étiquette sera plantée sur le front de chaque visiteur un procédé semblable au système des «pass» en Afrique du Sud.

Ainsi, à côté des «personnes ressources» dont les élus ont besoin pour étoffer leur brain-trust, il y a les «invités spéciaux» parmi lesquels figurent les journalistes, un rang plutôt honorable.
Ces mesures draconiennes suffiront-elles, à elles seules, à assurer le bon déroulement du travail parlementaire ? Il faut en douter tout simplement parce que l’Assemblée nationale est située dans un environnement malsain, c’est-à-dire entre la crasse, la pègre, le bruit et une horde de mendiants en guenille.

Certains disent au détour d’une conversation que comparée à celle d’autres pays, l’Assemblée nationale du Mali, c’est la honte. Cette remarque concerne plutôt sa situation géographique car à Bagadadji débarquent très souvent des hôtes de marque. La solution, disent-ils, n’est pas de transformer l’hémicycle en un camp retranché pour mettre les députés à l’abri des prédateurs sociaux.

Il faut, disent ces mêmes personnes, construire un nouveau siège dans un endroit propre débarrassé de toutes fioritures. Les restrictions de Dioncounda Traoré entraînent un paradoxe : désormais, Bagadadji, si elle est propre de l’intérieur, reste pourrie à l’extérieur. Or, l’idéal pour tous, c’est d’avoir un corps sain dans un esprit sain.


Mamadou Lamine Doumbia

04 Aout 2008