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C’est l’heure des grandes manœuvres à Bamako. Alors que la date du second tour de la présidentielle approche à pas de géant, on assiste, en toute logique, à des tractations dans le landerneau politique malien. Le candidat du Rassemblement pour le Mali (RPM), Ibrahim Boubacar Keïta, affectueusement surnommé IBK, arrivé en tête du premier tour avec 39% des voix, et celui de l’Union pour la République et la Démocratie (URD), Soumaïla Cissé, son challenger avec 19% des suffrages, affûtent leurs armes pour cette bataille finale. Dans cette pêche aux voix, les deux camps font la cour aux perdants du premier tour. Et le troisième homme de ce premier tour, le fameux « faiseur de roi », a donné ses consignes de vote. En effet, Dramane Dembélé, le candidat de l’ADEMA, arrivé en troisième position avec environ 10% des voix, a appelé ses électeurs à voter IBK lors du scrutin de dimanche prochain.
C’est une décision pour le moins surprenante. Et effet, cet appel de Dramane Dembélé à voter IBK est perçu comme un retournement de veste, une trahison à l’égard de Soumaïla Cissé qui croyait pouvoir compter sur le soutien du front anti- IBK pour élargir sa base de mobilisation dans ce duel. Cette attitude de Dramane Dembélé nourrit, comme il fallait s’y attendre, la controverse au sein de son parti. Certes, on peut comprendre que du fait de sa proximité idéologique avec IBK, (l’ADEMA et le RPM étant membres de l’International socialiste), Dembélé se sente plus enclin à soutenir IBK plutôt que Soumaïla Cissé, mais cela ne devrait pas suffire à justifier cette façon quelque peu cavalière. Pourquoi Dembelé n’a-t-il pas attendu que la décision de soutenir l’un ou l’autre des candidats soit prise au sein des instances habilitées de son parti ? Pourquoi a-t-il pris sur lui de prendre ses partenaires de court par cet appel solitaire ?

Tout porte à croire que le candidat arrivé troisième au premier tour de la présidentielle malienne du 28 juillet 2013, ne s’est préoccupé que de ses seuls intérêts au détriment de ceux de son parti

En tout cas, au regard du tollé qu’a suscité cette prise de position au sein de l’ADEMA, on a vite fait de comprendre que l’appel de Dembélé n’est pas du goût de son parti. Certains ténors du parti considèrent cette décision de Dramane Dembélé comme un acte d’indiscipline, une pure trahison. Il serait pour eux un homme politique sur qui on ne peut compter ; comme le dit le chanteur ivoirien de Zouglou, Soum Bill, il faut se méfier de celui qui « sèche son habit là où le soleil brille » seulement. Tout porte à croire que le candidat arrivé troisième au premier tour de la présidentielle malienne du 28 juillet 2013, ne s’est préoccupé que de ses seuls intérêts au détriment de ceux de son parti ; en tout cas, il n’aura pas laissé le soin à son parti de prendre une décision et de l’annoncer dans les règles de l’art.

On a du reste l’impression qu’il y a une sorte d’union sacrée tacite contre Soumaïla Cissé

Il a pris sur lui de rejoindre avec armes et bagages le candidat le mieux placé, certainement non sans calcul. Si tout se passe bien pour IBK, il devrait probablement récolter les fruits de son soutien, qui pourraient se traduire en termes de postes ministériels ou de président d’institution et autres avantages du genre. Telle est certainement la raison de ce choix d’embrasser le candidat le mieux placé en donnant au passage un bon coup de pied au challenger de ce dernier.

On peut cependant s’interroger sur l’impact réel qu’aura l’appel de Dramane Dembélé. En général, les consignes de vote ne sont pas toujours suivies sous nos cieux. Mais on imagine aussi que compte tenu du fait que dans bien des cas, le vote sous nos tropiques est attaché à un parti ou à un visage et non à un programme politique, les tiraillements au sein de l’ADEMA, entre Dramane Dembélé et les autres ténors, ne manqueront pas de brouiller le jeu. On a du reste l’impression qu’il y a une sorte d’union sacrée tacite contre Soumaïla Cissé. IBK semble être le préféré des autorités maliennes, surtout de Kati, mais aussi des dirigeants de l’Hexagone.

Ces penchants respectifs pour IBK pourraient s’expliquer par l’envie des ex-putschistes, de défendre leurs intérêts et par la volonté des autorités françaises de soutenir un membre de leur sérail idéologique socialiste. Même le Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA) n’est pas favorable à l’ex-président de la Commission de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA). Cissé paie certainement à ce niveau ses prises de position contre les revendications du mouvement indépendantiste. Son appartenance au Nord du Mali, perçu à tort ou à raison comme zone porteuse d’instabilité, pourrait également constituer un handicap pour lui dans une Afrique où le repli et le vote communautaires sont encore un réflexe.

Mais, une victoire de IBK ne serait pas non plus automatique

Les voyants semblent donc au vert pour le candidat du RPM. Mais IBK et ses soutiens auraient tort de penser que la bataille est déjà gagnée. Force est de constater que Cissé bénéficie aussi d’une bonne cote de popularité auprès des jeunes aux yeux desquels il incarne la vraie alternance. Son important carnet d’adresses est un atout non négligeable également. Ainsi, Soumaïla Cissé a, il est évident, un travail titanesque à faire pour espérer remporter ce duel. Mais, une victoire de IBK ne serait pas non plus automatique. L’intéressé semble d’ailleurs l’avoir compris, lui qui maintient la mobilisation en prônant le large rassemblement autour de sa candidature, en appelant les électeurs à lui donner une victoire « claire, nette et indiscutable » à ce second tour. On peut donc dire que rien n’est encore joué dans cette présidentielle. Le suspense reste sans aucun doute entier. Pourvu que la transparence soit de mise et que la maturité des protagonistes prévale pour un verdict des urnes porteur des germes du renouveau malien.

« Le Pays »

Publié le mardi 6 août 2013