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L’analyse des élections passées dresse un bilan sans complaisance de notre démocratie. Qu’il s’agisse de la présidentielle ou des législatives, la démocratie malienne traverse désormais la crise morale la plus effroyable de notre histoire contemporaine. Du taux de participation si faible et l’absence de tout débat de fond sur les vrais problèmes socioéconomiques, le bilan des élections est plein d’enseignements.

En premier lieu, le corps électoral malien se divise en deux groupes : le bétail électoral et l’intelligentsia électorale. Pour le premier, le projet ou programme d’un candidat importe peu. Seul compte son pouvoir d’achat. Comme de la marchandise, il se vend à la personne qui paye le plus.

Pour schématiser un peu, tout se passe comme si les élections constituent un grand marché où existe la loi du plus offrant. Un « 1000 F CFA », un paquet de thé ou bien d’autres choses suffisent à récolter des voix.

Bien qu’étant présents à Bamako aussi, ils sont cependant concentrés dans les régions et villages lointains de la capitale. Ils ont été la cible privilégiée des postulants à la présidence, et le résultat ne s’est pas fait attendre : leur taux de participation a été le plus élevé, atteignant la barre des 80 % dans certains villages ou zones nomades.

Il n’est un secret pour personne que le pouvoir de l’argent influence l’attitude des hommes, mais pour les politiciens, user de la force de l’argent en lieu et place de la force de l’argument pour convaincre, constitue un péché capital.

Pis, la plupart de l’argent dépensé est vraisemblablement l’argent du contribuable. L’argent de provenance douteuse connu sous l’épithète d’argent sale.

Ainsi se forme un cercle vicieux : pour avoir des voix, il faut dépenser l’argent et pour avoir l’argent, il faut faire de la politique, et pour réussir en politique, il faut dépenser de l’argent.

Quant à l’intelligentsia malienne, elle est totalement désespérée de la situation politique au Mali. Constituant une minorité absolue, ils sont découragés, démobilisés, déconcentrés, désabusés et déçus de tout ce qui est politique.

La question qu’ils se posent est la suivante : à quoi bon accomplir son devoir de citoyen si l’on est persuadé que les élections sont jouées d’avance et que l’on n’a aucune chance de faire valoir son choix ?


Les partis responsables

Abritant la plupart des intellectuels du pays, Bamako a sans surprise enregistré le taux le plus faible aussi bien à la présidentielle que lors des législatives avec un taux inacceptable de 10 % ou moins dans certaines localités.

L’indifférence du citoyen éveillé, prouvée par la très faible affluence, n’est que la suite logique des événements. Cependant, les partis politiques en sont les premiers responsables.

Contrairement à toute éthique, les vraies questions qui préoccupent les Maliens ont brillé par leur absence pendant les élections. Quel prétendant a proposé un vrai programme de lutte contre le chômage des jeunes ?

Qui a osé parler du développement de nos industries pour qu’enfin nous n’importions plus tout ce que nous consommons ? Qui a proposé l’intégration des enfants de rue, qui sont actuellement condamnés à la pauvreté dans le système éducatif ?

Qui a placé un mot par rapport au train de vie extravagant que mènent des représentants de ce pays, qui vivent mieux que les ministres et députés des pays les plus riches au monde (en Norvège, un ministre n’à ni maison officielle ni chauffeur attitré) ?

Qui a proposé de supprimer tant de ministères sans mission ni utilité dont la présence se justifie par la prétendue nécessité de récompenser les alliés politiques et contribue tant au déficit budgétaire ?

Qui a proposé une vraie réforme des institutions de la République ? Qui a suggéré de renforcer l’impartialité et la neutralité des fonctionnaires ? Qui a proposé des mesures pour que la justice dise enfin le droit ?

Les élections 2007 ont été les plus chères de l’histoire contemporaine du Mali. Paradoxalement, elles ont été les moins brillantes en termes de candidats, de débats et d’idées.

Les politiciens n’inspirent ni confiance et n’imposent ni respect ; ils se nourrissent de la faiblesse d’un peuple affamé, dépourvu du minimum nécessaire et plongé dans l’ignorance.

L’expérience récente de la France et de la Sierra Leone prouve que face à un vrai choix, nul besoin de mobiliser l’électorat : ils le feront d’eux-mêmes.

Aucun doute, si rien n’est fait, que les prochaines élections inviteront davantage de méfiance entre les politiques et les citoyens.

D’ici là, si la consolidation de la démocratie est réellement au cœur des préoccupations de nos politiques, le changement dans la continuité ne serait plus une option.

Soya Djigué (économiste à Bamako)

20 août 2007.